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Ainsi va le jour.13

 SANS ARME

Premier véritable matin frais de cet automne débutant tout en restant agréable et enveloppant. Octobre déjà là, mais combien d’automne ? Il est à nouveau là, il revient… mais quel âge ? Le mien, bien sûr.

Depuis plus d’un mois maintenant, reprise des habitudes, du trajet et de ses variantes selon le temps restant. J’ai retrouvé le grand café rouge de la Rotonde où les femmes sont de plus en plus nombreuses à parier et à gratter ; les jeunes commencent à y venir aussi. Signe des temps, tout le monde rêverait-il d’un gain providentiel?

Les Blondes Ogresses se sont donné un air de fête : en lettres d’or, toutes pailletées, elles apparaissent désormais ; Denise jardinière sévit toujours et l’affiche  continue à exciter la curiosité avec en sous-titre Le jardin révélé. Je revois avec grand plaisir la silhouette du pin sur le toit ainsi que le saule pleureur veillant du haut du quatrième étage sur les passants ainsi que ces rouges cheminées chapeautées de zinc, alignées telles des vigies.

La douceur de l’été indien m’a permis de continuer à manger dans le square et de rêvasser, profitant du soleil de septembre, de son vent tiède et caressant.  Nous avions tous envie d’été de la deuxième chance. Quelle aubaine ! « Incredible », répètent, fort étonnés, ces touristes Anglais visitant le quartier devant deux jeunes gens jouant à la pétanque, depuis un mois,  dans ce même petit jardin. Encore quelques-uns qui ont lu Peter Male et croient qu’on ne joue aux boules qu’en Provence

A soixante ans, je serais encore un peu dans le désenchantement du monde? J’étais donc dans l’utopie; non, du tout et  pourtant  je ne pensais pas que tout ceci puisse arriver.

Je reste encore sous le choc, médusée et interloquée devant ce petit garçon, haut comme trois pommes. Non, Il ne jouait pas aux gendarmes et aux voleurs, ce n’était pas jour de carnaval, non plus. Au sortir du métro, vers 19 heures il y a une quinzaine de jours, de l’escalier mécanique, à hauteur d’yeux car je me laissais paresseusement hisser à la surface, vidée par ma journée de travail: un petit garçon-trois ans tout au plus- treillis et casquette avec chaussures pour parfaire la panoplie, tenait un pistolet rouge dans sa main droite. A côté, sa maman cachée sous de longs voiles noirs,  lui parlait. En ces temps plus que troublés, l’image ne pouvait que frapper même si dans un deuxième temps je n’ai voulu voir que le pistolet en plastique.

Embrouillamini, chaos donc confusion, maquis, enchevêtrement, fouillis, mélange, désordre. Utilisons les mots que nous voulons, en tout cas, ce sont ceux qui me viennent à l’esprit et en rafale à ce moment-là car très troublée, je dois le dire. Dans ce mélange des genres, cette confusion et ce maquis sans repères et de guerres en fatras, quelle direction prendre se demande la plupart- et il m’arrive d’en être parfois- car les pistes sont brouillées.

Froid dans le dos, d’un seul coup une longue colonne de glace me figeait et cette image m’a renvoyée à un autre monde : un monde obscur, morbide et violent, sans avenir. Tellement surprise je me suis retournée. Non, je n’étais pas en colère mais dépitée, désarmée et profondément triste.

Ménagement et attention, bienveillance à l’égard de quiconque pour ne pas céder à la facilité et loger tout le monde à la même enseigne. Ni morale, ni démagogie mais seulement l’esprit de discernement qui, en ce moment est le moins bien partagé pour plagier ce que disait Descartes en parlant du bon sens-formule qu’il avait du reste « piquée » à Montaigne. Pas de dérive. La vie ne vaut rien mais … vous connaissez la suite. Si on croit en l’homme, sa vie et la vie en général est le bien,  est son bien le plus précieux.

Le spectacle de la rue, la fréquentation des transports en commun aident- s’il était besoin- à se rendre compte que la vie ne se voit ni ne se vit en rose pour la plupart et ce n’est pas une révélation.

Le lendemain, à la pause, pour me consoler un peu, je suis allée vers la vigne que j’avais laissée en mai. Ça y est le raisin était mûr : de grosses grappes noires aux grains serrés et dégagés de leurs feuilles ont pu prendre le maximum de soleil et le mois de septembre n’en a pas été avare qui les a dorlotés.

Depuis la vigne a été vendangée. Et c’est tout récent, mercredi dernier.

Le temps perdu en conjecture s’évanouit devant un bout de quartier, une petite vigne en pleine ville ou l’ombre d’un charme sur un  mur couvert de passiflore, un ciel de début d’automne car la vie est là qui relance la tête et le corps. Et là, à nouveau l’envie d’être oiseau pour savoir ce qu’il éprouve dans son vol : la joie, la libération de son poids, le contentement béat ou tout autre chose. Qui saurait le dire?

ELB

Ainsi va le jour.9

ogresse

Après dix jours sous les tropiques et dans une nature exubérante et voluptueuse, j’ai retrouvé le pont et ses tags. Il m’a ensuite fallu le temps du retour. Surprise par le temps. Mars en mai avec ses giboulées.
Ces satanés saints de glace dont on oublie les noms et que j’ai un mal fou à placer dans l’ordre d’arrivée et il y a aussi une histoire de lune rousse. Que n’ai-je l’almanach Vermot de nos grands-mères !
Fleurs de marronniers et d’acacias çà et là dans la rue. Entre deux averses, le soleil joue avec les feuilles .Les racines des arbres ont fissuré le trottoir et poussent les pavés disjoints jusque dans la rue. Je vais voir où en est la vigne qui, fin mars, était en bourgeons. De toutes petites grappes en formation ont apparu : quatre centimètres tout au plus et si frêles ; les averses ont dû les malmener. Les pieds sont épamprés, débarrassés de rejetons parasites.

Le ciel menace : Il est temps de se mettre en quête d’un café. En voici un nouveau, pas très loin des Abbesses. Ambiance djeuns, ton faussement désinvolte et branché.

– On a ouvert hier dit le grand jeune au moment où je rentre à une toute aussi jeune fille qu’apparemment il connaît.
– C’est Thomas qui a mis en scène le lieu. Aujourd’hui, il fait beau et le soleil éclaire l’espace.
– C’est très design lui répond la jeune fille.
– Oui, la déco est design et c’est participatif ; il faut que le client aille chercher, l’eau, le sucre. Tu veux pas goûter les sablés de Charlotte ?Ils sont hyper bons. Elle fait aussi les soupes bios et des super sandwiches.
– Ouais, je sais
– Ah, tu le connais. Ouais, c’est sympa ce qu’il fait. Il a raison ; Moi aussi, j’en avais marre ; c’est pour ça qu’on a bougé et on s’est essayés à la restauration branchée mais saine, quoi et simple. Les vraies valeurs, c’est important, quoi. On en a tous besoin. Tu vois ce que je veux dire, Caro ?

Et l’Ukraine dans tout ça ? Et Boko Haram ? Il faudrait soutenir le populisme européen ou faire du nationalisme économique? Il faut raison garder. Au fait, qui a dit ça ?

Je bois mon café. La pluie a cessé et je vais faire un tour à La Librairie des Abbesses en quête d’un livre d’histoires pour enfants. La patronne est à l’initiative de la fête des libraires indépendants. Un petit bijou de librairie ! Et je me rappelle aussitôt y avoir écouté il y a quelques années avec une amie, un dimanche d’automne peut-être, la lecture d’un texte d’Hervé Guibert, l’écrivain photographe.

On sait bien que parfois, une simple bourrasque, un crachin peuvent faire resurgir des souvenirs ou nous contraignant à nous mettre à l’abri, nous faire découvrir un lieu qu’on ne soupçonnait pas. C’était hier.
A la fin du jour, jeudi je passe comme toujours devant Les Blondes Ogresses. Ce soir la centième à l’occasion de la Ste Denise : Denise la jardinière. Je décide d’y revenir.

Le ciel est à nouveau joli et le soleil depuis une heure nous ferait croire au retour du vrai beau temps. Je me dépêche en arrivant à Clichy pour finir deux ou trois petites choses, manger un morceau et je repars à métro jusqu’à la fourche.
Complet ! Je le craignais : c’est si petit. Trente-cinq places, me dit la mère des trois Blondes Ogresses qui fait l’accueil.
C’est une histoire de famille, me dit-elle et ses ogresses sont blondes donc de gentilles ogresses comme elle, passionnées par les contes. Je les verrai donc plus tard ; La mère ogresse m’inscrit pour dans une dizaine de jours.

Demain l’anniversaire de Nora : la moitié de mon âge. Cela ne se reproduira plus.

ELB

Liens avec les articles précédents:

Ainsi va le jour  29/03/2014

 Ainsi va le jour  21/02 /2014

Ainsi va le jour  13/01/2014

Ainsi va le jour  20/12/2013

Ainsi va le jour  22/11/2013

Ainsi va le jour  28/10/2013

Ainsi va le jour  12/09/2013

Ainsi va le jour   27/05/2013

 

 

Ainsi va le jour.7

les yeux posés

Cri des mouettes sur mon chemin vers la station de métro, ce matin et un peu plus loin, près du kiosque à musique des trouées de bleu et de lumière rosée. Il va peut-être ne pas pleuvoir.

Place Clichy, l’église de scientologie racole. Au programme, l’origine des pensées négatives, des comportements indésirables et du manque de confiance en soi. Tout ce qui plaît ou inquiète.
Du pont métallique au-dessus des tombes, contre le mur du bâtiment surplombant le cimetière, un large bandeau publicitaire me fait sourire:« Du studio aux cinq pièces d’exception ».
Je croise des Joggeurs, des personnes à vélos, d’autres avec leur poussette ou encore la trottinette: tout le monde, écouteurs aux oreilles. De toute couleur, les fils : le noir est le plus fréquent mais il y a aussi du blanc, du vert, du bleu clair et du rose fluo comme pour égayer le début de journée.
Chacun se perfuse à sa dope préférée avant d’entamer la journée de travail. Visages fermés dans leurs pensées, d’autres ouverts et souriants. Au téléphone, un homme me croise que j’entends dire: « t’as l’impression d’être une mauvaise mère et que tu gères rien ; mais non pas du tout, je te rassure ». Parlait-il à sa fille, sa compagne, une amie. Et pourquoi pas à sa mère ?
Dès huit heures trente ce matin, les conversations et les pensées étaient graves.
Où en est la révolte du peuple Ukrainien à Maïdan ?

Le haut des arbres tanguait et de ma place au second si j’avais continué à regarder le mouvement de ces arbres décharnés, j’aurais fini par avoir le mal de mer. Nous sommes loin des déferlantes, pas d’inquiétude. Les rameaux et fines branches noires et cassantes dessinaient un joli treillis en avant des façades des immeubles de l’autre côté de la rue. Ce qui faisait croire à un dessin au fusain.

A la pause, le lacis tortueux des rues pavées m’a attirée et j’ai poussé jusqu’à la vigne St Vincent ; elle a été taillée et le jardin de biodiversité sort à peine de son sommeil. Comme une éponge, aujourd’hui, j’avale et je bois tout avec mes yeux, mes oreilles et du bruit dans la tête comme j’en soupçonne parfois chez les personnes croisées, parlant souvent seules.
La voix, la nôtre propre nous aide parfois à nous rassembler à hauteur d’yeux et de cœur.

Au retour, en face de l’hôpital Bretonneau, au dernier étage d’un immeuble, un saule pleureur dépouillé et trois merles qui l’occupent, surveillant le quartier.
Il fait encore jour. Quelle sera la lune tout à l’heure ? Après la grosse lune ronde, celle qu’on dit pleine, d’il y a trois semaines, la lune, lame d’argent de la semaine dernière qui s’offrait en fauteuil à bascule puis déjà le dernier quartier qui arrive.

Denise la jardinière sévit toujours chez les Blondes Ogresses. Comme ce sont les vacances, le spectacle pour enfants est annoncé :
Les comtes givrés de la fée Grelotte. Elles me plaisent bien ses Blondes Ogresses…je ne vais pas tarder à leur rendre visite.
Je finis de dévaler la rue Etex, légère. Je suis en vacances et m’abandonne un temps. Une courte halte dans le Lot et à Toulouse en bord de Garonne. Et à nouveau la lune aura retrouvé ses rondeurs. Elle sera nouvelle.
Je la veux d’acier, à peine blanchie pour trouer le carreau de la chambre. C’est comme cela que je la préfère.
Le grand café rouge, La Rotonde a ouvert son cercle d’hommes : en cette fin d’après-midi, une femme, deux femmes même, en train de parier face au grand écran. L’assemblée bouge et se diversifie. Et si elles gagnaient, que feraient-elles de leur gain. Il n’est pas certain qu’elles aient les mêmes envies.

Dans le métro pour le dernier tronçon de mon trajet, plaquée contre la vitre comme aux heures de pointes, j’aperçois en face, sur le carrelage du quai, un affiche RATP Des lignes et des rimes ou Des rimes et des rames, concours de poésie mettant en avant la chanson de Nougaro : » Armstrong…je ne suis pas noir, je suis blanc de peau…
et sa voix rouleuse de galets comme la Garonne, m’a réchauffée .
Claude, tu m’as enchantée sur cette portion de la ligne treize saturée et pleine comme un œuf. Pour peu, nous nous serions crus ailleurs.

Un petit air de printemps en réapparaissant à la surface et deux jeunes sur les allées qui dansent au rythme de leur slam, l’inquiétude, l’espoir et la vie en commun sans doute.

ELB

LIEN AVEC AINSI VA LE JOUR I

LIEN AVEC AINSI VA LE JOUR II