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Ce que je pourrais dire (suite)

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De mon dernier petit périple, je garde en secret joyeux, d’avoir été pâte à modeler, épousant ainsi la couleur et l’odeur de l’air, le relief du paysage défilant derrière la vitre du train. Le spectacle d’un jardin ou d’un ciel derrière la baie vitrée, en ce qui me concerne, favorise aussi cet état-là.

Ce n’est pas le bruit et la fureur. Non, je ne ressens aucune agression de cette habitude parisienne et plus largement des grandes villes, la démarche accélérée des premiers films, dans la rue ou dans le métro, entraînés que l’on est par la spirale du stress qu’engendre souvent la vie laborieuse. Le bruit ne me gêne pas mais je réalise après deux ans en pleine campagne que celui du métro peut être rude. J’ai tout retrouvé et je n’avais rien oublié de mes trajets et balades. Le point de vue sur Paris à 180° à partir du promontoire du moulin d’Orgemont et la balade en bord de Seine à Epinay sont une bonne transition que me propose Huguette. Nous regardons les arbres et commentons.

Rentrées à la maison, sentant que je suis craintive à son égard, le chat bien sûr s’intéresse à moi. Le tout est que je le vois venir et ne sois pas surprise. Quelle imbécile peur à la vue de son pelage et de ses yeux qui semblent me transpercer ! Cela fait, une fois de plus,  rire mes hôtes.

Surprise de quelques amies Clichoises de l’ensemble vocal ou de la revue de presse du samedi matin. Bonnes ou mauvaises, à toute vitesse, nous rattrapons le temps écoulé pour des nouvelles de la vie d’ici ou là-bas.

Un seul bruit me laisse dans un état de sidération : la gravité du silence absolu d’une exposition à l’Institut du Monde Arabe. Il s’agit de Cités millénaires, visite virtuelle de Palmyre à Mossoul.  Films, vidéos interview, témoignages.  On a beau savoir, avoir entendu et lu, c’est une grande gifle ! Avec Texia, nous sommes interdites. Palmyre, Mossoul, Alep, Leptis Magna.

Interviewé dans une des vidéos présentes à l’exposition, Michel Al-Maqdissi, ancien directeur des fouilles archéologiques pour la Syrie et l’Irak (dernière fouille 2011) dit ne pas croire à la reconstruction. La destruction est pour lui, à intégrer à l’histoire du lieu plutôt que de faire avec du ciment et du béton, une sorte de Disney Land. Certains monuments ont été littéralement pulvérisés. Pourquoi ne pas s’intéresser au temple, à la basilique ou à l’église mis au jour par l’explosion de certains, anéantis. Maamoun Abdulkarim, directeur général des Antiquités et des Musées de Sana lui aussi, s’inquiète. On dira : Ici, il y avait un site qui s’appelait Palmyre.

A l’aide de drones, scanner laser et autres appareils ultra sophistiqués, les sites sont restitués en 3 D. Visite numérique bluffante ou plutôt qui nous épate.

Nous entraînons Michèle au Centre Georges Pompidou. Le défi , tel est l’intitulé d’une exposition de l’architecte Japonais, Tadeo Ando. Autodidacte, cet architecte s’est donné le surnom de « guérillero » …ce n’était pas pour lutter contre les principes architecturaux du modernisme…ce à quoi, je voulais me mesurer, c’était la ville… »

Lorsque je regarde un bâtiment, quel qu’il soit, ou par le biais du travail de l’architecte comme c’était ici le cas, ce qui m’intéresse toujours, c’est la manière dont il fait entrer ou pas la lumière et comment la construction s’intègre dans le paysage tout en faisant entrer chez soi un peu de nature. Je savais que c’était le souci premier du Japonais alliant légèreté et équilibre. Le dehors dedans ou le dedans dehors ?

Dans l’exemple du chai près d’Aix-en Provence, le Château Lacoste avec son musée jardin-, et de l’église au Japon, la nature et la lumière sont essentielles. D’autres architectes comme Franck Gehry, Norman Foster ou Jean Nouvel  ont participé à l’aménagement du château Lacoste. D’ailleurs, quelques photos et dessins de joyeuses tablées en attestent. Voilà deux de ses réalisations qui m’ont particulièrement touchée. Des lignes sobres, épurées. Nous savons tous que la simplicité requiert une grande maîtrise. Photos, maquettes, de grandes planches entières de croquis de maisons dont une au Sri Lanka au lignes gracieuses, ouverte au ciel et à la mer m’a impressionnée. Résistera-elle au typhon ou à un séisme ? Assez émerveillée devant autant de projets et de réalisations. Tout inspire et respire.La dernière réalisation en cours est la Bourse du Commerce, presque achevée, et qui abritera la collection d’art contemporain de François Pinault. Dans le rouleau ou le cylindre me sentirais-je au chaud comme dans la coquille d’escargot du quai Branly ?

Je ne sais si Sabine Weiss s’est posé les trois questions du photographe Ernest Withers : Est-ce blessant ? Est-ce vrai ? Est-ce bénéfique ?

Intimes convictions était le thème d’une exposition de la photographe Suisse, Sabine Weiss, il y a bien plus de trente ans ; l’affiche m’avait attirée et sans jamais y être allée, je l’avais, je ne me souviens plus comment, récupérée. Ce contre-jour me fascinait et m’a longtemps accompagnée. Et je le retrouve à la galerie photographique du sous-sol, justement. Elle expose La ville, la rue, l’autre 1945 à 1960 ; ce sont des photos de rue, la ville New-York, Londres et surtout Paris. C’est comme on le lit, la dernière représentante de la photographie humaniste : Elle a été éclipsée comme beaucoup d’artistes féminines par ses confrères masculins.  « …garder en images ce qui va disparaître… en témoignage de notre passage. » dit-elle

Huguette croque son portrait pendant qu’elle dédicace avec une bonhomie et simplicité qui nous ravissent. On était presque attendues. La vieille dame de quatre-vingt-seize ans est délicieuse. Nous achetons une petite reproduction de Cache-cache, représentant le visage d’une enfant se retournant passant sa tête entre deux sièges dans un avion. Je n’oublierai pas la grappe d’enfants dans l’arbre sans feuilles sur un terrain vague, Porte de St Cloud.  C’est vrai.

Miro au grand Palais avec l’amie Claude, c’est joyeux, ludique et sa jeunesse d’esprit créatif font un bien fou. Le petit film nous le rend proche. Le triptyque du condamné à mort dévore tout une salle. L’étudiant anarchiste catalan est exécuté en 1974, le jour où Miro achève la toile, sans le savoir.  la fausse candeur et naïveté de l’artiste ainsi que les titres de certains tableaux ou sculptures nous amusent parce que très longs ou au contraire très courts et plein d’humour tel Soirée snob chez la princesse. Souvent fascinées et charmées par ce facétieux si grave. J’ai aimé ses bleus et ses jaunes, ses échelles pour aller plus haut ou rester en équilibre,  sa peinture pour son petit-fils Emilio, les heures sombres et les autres. Sa grande vitalité.

Aujourd’hui,  ni jaune ni bleu dans le paysage. Premiers frimas.

ELB

Ce que je pourrais dire.

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De trop longs jours au ciel paresseux et l’infatigable pluie, tenace pluie. La lune qui se fait rare, les étoiles peu convoquées. Ce temps des ciels lents et embourbés a du mal à nous persuader de la venue d’un printemps que préparerait l’hiver. Les ruisseaux traversant mollement les prés ont gonflé jusqu’à noyer les arbres seuls les peupliers s’en sortent bien qui ont leur tronc de grand échalas. Puis, dans un jardin, au pied du tilleul, sur un talus ou dans une combe, les perce-neige ont pointé, bien plus tôt que d’habitude comme un peu à l’abri des morsures du froid. Blanche clochettes malmenées par le vent.

Oublié, filé comme l’air, le temps d’une année avec le défilé des saisons depuis longtemps occulté par l’agitation urbaine. L’âpreté du paysage d’hiver redouté fut plutôt une redécouverte. Une nouvelle respiration. Je n’ai pas pensé à courir au fond du clos de mon enfance, en décembre, pour voir si les nèfles étaient mûres ; des fruits qu’il fallait cueillir par grand froid, ratatinés et noirs pour qu’ils soient mûrs.

Nous avons trouvé notre dernier point de chute, maison, lieu de vie. Je ne sais. Nouveau déménagement en vue et le dernier, en principe. Toujours sur le causse et près de la maison provisoire, un  jardin et une partie sauvage, glèbe de rochers et de chênes où des petits-enfants feront peut-être une cabane.

La rumeur du monde, toujours la même-, bruit plus ou moins fort et plus ou moins méchant. Les migrants posent toujours problème aux Etats qui ne veulent admettre que c’est à tous que la solution doit être prise pour qu’elle soit adaptée.

On ne peut s’empêcher de penser à de grands penseurs écrivains comme Montesquieu ou Montaigne ; le premier avec son :  Comment être Persan ? et grâce à l’échange de lettres entre Usbek et Rica, Les Lettres Persanes-,  dénonce déjà au XVIIIème siècle l’asservissement des hommes et observe de manière cinglante la société européenne.  « …le droit des gens est naturellement fondé sur ce principe que les diverses nations doivent se faire dans la paix le plus de bien, et dans la guerre le moins de mal qu’il est possible, sans nuire à leurs véritables intérêts. » Il est amusant de voir que l’auteur De l’esprit des lois ait pu écrire : « Les mœurs font toujours de meilleurs citoyens que les lois »

Montaigne quant à lui, deux siècles plus tôt-, s’interroge dans Les Essais sur la condition de l’étranger et arrive à nous faire penser à la bizarrerie qui enferme ce qui est proche relevant les incohérences et paradoxe de la civilisation.

Qui est le « barbare » ? Qui est le « sauvage ?

Invoquant l’indien « barbare » il écrit : « …or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage »

La vie de chacun, cousue d’un même fil et dont les bords se rapprochent ou s’éloignent selon que la période est faste ou non car tout un chacun, à des degrés divers, se débat avec sa vie ; la leur décousue, celle des migrants-, qu’ils recousent inlassablement mais rien n’est définitif. Ils doivent la rebâtir sans cesse.  Il faudrait faire avec l’autre et compter avec lui plutôt que sans lui dans un même monde divers. Colère et impuissance.

Retour en train de Toulouse où les violettes avaient fleuri au jardin d’Arthur et d’Oskar. Gare, les personnes qui l’arpentent, lieu fascinant où l’on se croise, se perd ou se retrouve, rencontres fortuites et selon le cas, il y flotte un air de légèreté ou de gravité. Mon regard glisse dans le paysage que j’habite au rythme de la pluie dégoulinant de l’autre côté de la vitre. Juste à l’approche de Cahors, dans les anfractuosités de la roche grise comme autant de fissures du temps, affleurent des images des années lycée. Soudain le bruit d’une page tournée me ramène à la réalité. Le jeune homme assis sur le siège à côté du mien, tout comme les deux garçons observés dans le tram la veille, lit Games of Thrones. Je songe au papier et à sa texture ainsi qu’à son odeur ; cela ne semble pas  manquer  à cette personne d’un certain âge, dans le carré en quinconce, avec sa liseuse. Le soufflet au bout du couloir, balancé par les secousses émet des soupirs et des râles à la cadence de la machine. Les fenêtres salies ou rayées renvoient les reflets des jardins tremblotants ou des toits semblant fondre sur le paysage.

Ces derniers jours, la pluie faisant moins rage, on réentend les oiseaux et les premières pâquerettes et jonquilles trouent les jardins de couleurs qui nous feraient presque croire au premier printemps. Totalement inespéré, tant le bruit apaisant de la pluie en était devenu obsédant, un soir le couchant  nous gratifie de nuées rosées et orangées.  Le zouave du pont de l’Alma continue à prendre l’eau et les Parisiens s’inquiètent avec lui qui observent la hauteur de la Seine.

Des amies du café du samedi s’apprêtent à partir en voyage. A leur retour, nous pouvons espérer un printemps timide mais les jours auront rallongé. Quant à celles qui restent là, sur le plateau calcaire, dont je suis, nous continuerons à marcher dans les pas d’un hiver caussenard dont la lumière grandit un peu tous les jours.

Hier au soir rentrant d’un concert de jazz vocal surprenant et tonique, je notais que les étoiles étaient de retour dans notre ciel et nous convieraient de nouveau à la rêverie ou à la réflexion.

 

ELB

Illustration: Page de carnet,crue dela Seine du,28/2018 ; détail .GHV

 

 

 

Haïku du jour.

Mouettes sur la Seine

Des merles dans le jardin

Le joli réveil !

ELB