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Dommage!

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« Schade. » dit-elle en tombant foudroyée par une embolie pulmonaire, dix-huit jours après un accouchement en octobre 1907,  à l’âge de trente et un ans. C’est le dernier mot prononcé par Paula Mordesohn-Becker, peintre Allemande. Dommage!

Paula Modersohn-Becker voulait peindre et c’est tout. Elle était amie avec Rilke. Elle n’aimait  pas tellement être mariée. Elle aimait le riz au lait, la compote de pommes, marcher dans la lande, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, être nue au soleil, lire plutôt que gagner sa vie, et Paris. Elle voulait peut-être un enfant- sur ce point ses journaux et ses lettres sont ambigus. Elle a existé en vrai, de 1876 à 1907.

Comment avec ce ton, ce style, ne pas avoir envie de lire Etre ici est une splendeur ?

C’est sa vie qu’évoque Marie Darrieussecq,  dont on ne sait pas grand-chose dit-elle. Ce sont aussi des vies mêlées : Rilke, l’ami au style toujours musical et empreint de mélancolie poétique, sa femme Clara sculptrice, Martha femme du peintre Vogeler à l’initiative de l’école de Worpswede, le Barbizon allemand.

Parlant d’elle, Rilke écrit :  » …sa voix avait des plis comme la soie. »

Trois journaux incomplets, à trous –c’est l’image de Marie Darrieussecq-, et même en les croisant,  il est difficile de retrouver les mêmes évènements et les impressions qu’ils ont laissées, des lettres, des fragments de vie. Un groupe d’artistes de Worpswede près de Brême dont Paula se démarque rapidement. Elle se sent à l’étroit et a besoin d’ouverture ; il lui faut de l’air, de la nouveauté. Quelques dimanches passés ensemble, après-midi gourmandes ou bavardes et studieuses, des promenades, des vacances, quelques dînettes et pas mal d’escapades à Paris sous le charme duquel Paula est tombée dès son premier séjour.  Otto Modersohn, le peintre connu et qui vend  ne comprend pas la peinture de Paula  déjà post impressionniste, en tout cas avant-gardiste attirée par le fauvisme et le cubisme. Il apprécie ses portraits sur le ciel qui lui inspire deux mots : « Force et intimité.»

Avant d’épouser le fraîchement veuf, Otto, les parents de Paula exigent qu’elle apprenne durant huit semaines, la cuisine,  chez sa tante. Paula finit par étouffer. M D parle alors de la difficulté,  pour une femme,  de se consacrer à son art. Déjà dans sa nouvelle traduction de Un lieu à soi, de Virginia Woolf, elle évoquait la même difficulté : celle de concilier une vie domestique et une vie artistique. Fin XIXème, début XXéme, pour une femme, sortir des 3 K -comme l’écrit l’auteur-,  c’est presque impossible : Kirche, kinder, küche  c’est-à-dire église, enfant, cuisine. « Une époque où il aurait fallu choisir entre créer ou être mère ? »

Elle vend trois toiles de son vivant à Rilke qui pourtant la trouve excessive dans sa peinture. Le fait d’être reconnue et celui de vendre un peu,  l’autorise mais un peu tard  à se considérer vraiment comme peintre .Elle peut le revendiquer.

 « Je n’aurai plus à avoir honte et à rester silencieuse et je sentirai avec fierté que je suis peintre »  écrit-elle à sa mère, en s’excusant de l’avoir oubliée un peu. Ce qui frappe dans ses toiles ? Ce regard des femmes et des enfants comme s’ils avaient englouti le paysage, le monde. Ses propres yeux larges, au regard profond, semblent avoir bu tous les canaux.

« …une femme qui peint des femmes après des siècles de regard masculin. » Elle a été la première femme à se représenter, nue et enceinte. Simple, Paula. Elle veut aller à son essentiel : la beauté. L’année qui a suivi sa mort, elle est exposée et en 1927 grâce au mécène Rosélius, la maison Paula Becker-Mordesohn ouvre à Brême. Il tenait à l’appeler Becker, d’abord. C’est le premier musée du monde consacré à une femme.

Paula, M Darrieussecq l’a découverte tardivement. Dès lors, elle va tout faire pour la tirer de l’oubli et file à Brême pour voir quelques tableaux court l’Allemagne et rencontre  personnes et mécènes  qui lui permettront de découvrir d’autres tableaux ainsi que les lieux où Paula s’est attardée. Cela débouche sur une exposition en France au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris. Elle en a été la conseillère. L’exposition a eu lieu d’avril à aout 2016. L’intensité d’un regard en était l’intitulé.

Dommage, je l’ai ratée et Huguette aussi qui m’a prêté ce livre.

Une vie courte et intense comme son regard. Dire sa vie, montrer ses tableaux. C’est ce qu’a voulu, que veut Marie Darrieussecq et elle le dit.

« Je veux lui rendre plus que la justice : je voudrais lui rendre l’être là, la splendeur. » Trace d’une vie si brève.

ELB

Etre ici est une splendeur   Marie Darrieussecq chez P.O.L 2016. Paru il y a un an, peut-être est-il sorti au format poche P.O.L.

Illustration: couverture du catalogue; portrait de jeune fille, les doigts écartés devant la poitrine (vers 1905)
détrempe sur toile, 41 x 33 cm
Von der Heydt-Museum, Wuppertal
© Paula-Modersohn-Becker-Stiftung, Brême

Un pont entre l’Orient et l’Occident?

 

paysage sérigraphie

 

Erdogan, de  nouveau ami- ami avec Poutine depuis la semaine dernière. Après  l’attentat en plein mariage à Gaziantep,  le premier s’est donné toute légitimité à attaquer,  seul, DAESH ce qui lui permet de massacrer des Kurdes qui, décidément l’ont toujours dérangé. C’est presque une aubaine de pouvoir à nouveau taper sur ceux de  Syrie qui sont en droit de conforter leur territoire ; c’est justice puisque les peshmergas se sont battus et ont fait reculer les terroristes. L’hyperprésident Turc intimide au passage les Kurdes de son pays leur enjoignant de ne pas  poursuivre leur désir d’autonomie.  Comme tout est imbriqué et complexe, Erdogan  en ayant assez d’attendre l’autorisation des USA – qui par ailleurs soutiennent les Kurdes-, a riposté. A ce stade, on se dit que le rapprochement de la Turquie avec la Russie, un peu avant,était une façon de pousser les Américains dans leur retranchement. Et sans réaction de leur part,  ils y sont donc allés.

Les Russes frappent aussi en Syrie et pour continuer à soutenir Bachar,  pilonnent ses opposants, façon de sauvegarder leur seule base militaire dans la région.  Seulement voilà, chaque pays a une implication un peu différente, soumise à ses propres intérêts.

Ce qu’il y a de troublant,  curieux, ou pas très clair, c’est que la Russie a toujours soutenu les Kurdes de même qu’elle soutient l’Arménie, ennemie jurée de la Turquie qui ne veut toujours pas reconnaître le génocide. C’est ainsi qu’au gré de leurs intérêts et du moment opportun pour les servir,  les uns et les autres, avancent sur l‘échiquier et tentent de placer au mieux leurs pions. La Turquie est dans l’Otan, pas la Russie donc nous sommes bien obligés d’être un peu logiques avec nous-même d’où la réaction d’Obama qui va rencontrer Erdogan.

Pour savoir où les uns et les autres vont intervenir, je vais être cynique-, il suffit de regarder où se trouvent les puits de pétrole des uns ou les bases militaires des autres ou les deux, souvent. Quand j’entends Opération Bouclier de l’Euphrate, je ne peux m’empêcher de penser au problème de l’eau de cette région puisque la Turquie en est le château d’eau et pourrait en contrôler l’accès, tenir en haleine tout le Proche Orient. Le grand projet de barrage n’a pas encore vu le jour mais inquiète ses voisins (Syrie et Irak) car on peut imaginer qu’en régulant les crues fréquentes du Tigre et de l’Euphrate qui courent à travers la Turquie  sur 900 kms, il puisse y avoir  des contrôles représailles. Les deux fleuves traversent aussi la Syrie et l’Irak avant de se jeter dans le golfe Persique. Il est toujours plus confortable d’être plutôt en amont qu’en aval.

L’hyperprésident Erdogan a de nombreuses clefs. Si vous vous intéressez à la question vous avez lu ou entendu les commentaires et analyses.

Je ne sais s’il existe, mais si ce n’est pas le cas il faudrait l’inventer,  un jeu de société ou quizz façon Trivial Pursuit sur la géostratégie et la géopolitique, un  dessous des cartes à la  Jean-Christophe Victor, version  jeu de société. Pédagogique et instructif.

La situation de carrefour de la Turquie l’a placée en position de négociation avec l’Union depuis cinquante ans et  je rêvais d’un pont entre l’Orient et l’Occident.

Le pays avait fait beaucoup d’efforts pour satisfaire aux critères demandés et ils sont très nombreux. A chaque manche gagnée, s’en ajoutait d’autres plus difficiles. Il se trouve que ces dernières années, sur la question des droits de l’homme, le pays  a  reculé et le gouvernement s’est radicalisé. L’opposition laïque s’amenuise, les rébellions sont matées, les minorités fustigées et la purge en cours assombrit le tableau. A un certain moment, il y a une dizaine d’années, la Turquie a peut-être été tenue à l’écart voire humiliée par certains politiques dont des nôtres d’ailleurs qui brandirent le chiffon rouge de l’islam sans se souvenir que le démantèlement, en son temps-, de l’empire Ottoman avait laissé des traces.

Erdogan veut sans doute comme Poutine, redonner l’occasion à son peuple d’être fier de lui-même et lui faire entrevoir des possibilités de conquête,  la réussite économique ne suffisant pas.

Je n’arrive pas à me résoudre à la perte de la Turquie comme futur membre de l’Union. Je tourne un peu en rond  depuis longtemps autour du sujet d’où ce billet d’humeur, ce matin. Elle restera en tout cas un grand partenaire à défaut d’être un lien entre l’Europe et le Proche-Orient tant meurtri..

Et pour  expliquer peut-être,  l’origine de l’affection particulière que je porte à ce pays, je vous donne en partage un texte écrit il y a quelques années. J’avais découvert à la suite d’un deuil familial, en 1993,  un petit bout de Turquie et j’étais tombée sous le charme:

 

Trois petites choses puis s’en est allée.

 

Egon Schiele, Rilke et un petit guide sur la Turquie. C’est tout. Trois petites choses d’elle et puis s’en est allée. Trois éléments.

Faut-il établir un lien entre eux ou laisser à l’imagination, le loisir de vaquer. Il n’y a peut-être aucun rapprochement à faire. On ne peut pourtant pas se laisser aller librement à tel choix plutôt qu’à tel autre. Il n’y a sans doute aucun lien, aucun pont à établir entre les trois. Surtout et à fortiori quand il s’agit de sa propre sœur, plus jeune et disparue trop tôt. Bien trop discrète, elle demeurera un mystère.

 Elle s’était un peu dévoilée, trop peu, quelques mois auparavant l’accident, à Noël. Mais comment cela m’autoriserait à un quelconque fil conducteur.

 L’extrait du catalogue Egon Schiele et le guide sur la Turquie résultaient peut-être d’une glanerie au milieu de son terrain de prédilection. Quant à Rilke, elle était en train de le découvrir. J’aurais aimé avoir ses impressions et le sentiment que lui avait inspiré la lecture des Lettres à un jeune poète. Une autre sœur plus âgée  et qui la connaissait bien et partageait avec elle davantage de complicité. Elle me donna ces trois cailloux, joyaux précieux, me disant sur le ton de la confidence en me tendant le livre de poche : « elle était en train de le lire ».

Pour aller à sa rencontre, pour essayer de la connaître mieux après sa mort que je ne l’avais fait de son vivant ?

 Il y avait eu quelques violettes ; les primevères et les crocus avaient fait leur percée et parsemaient le sol. Le soleil d’avril était chaud, trop chaud. Déplacé et insolent, ce jour d’enterrement d’après Pâques quand la terre s’était réveillée et commençait à annoncer l’été précoce de cette année-là. Il me semble que cela aurait été plus facile s’il avait plu. On ne devrait pas mourir lorsqu’il  fait beau.

 Deux mois après sa mort, je suis allée en Turquie dont je rêvais déjà sans avoir encore reçu les trois petites choses. Avait-elle eu l’intention d’y venir ? Et pourquoi ce guide ?

 J’avais su que nous avions fait un bout de route ensemble et je découvris une terre de mosaïque sur laquelle s’étaient succédé bien des peuples et des cultures. J’étais attirée par les couleurs et les odeurs du souk d’Istanbul et du thé à la pomme.

 La lumière dorée des palais en bordure du Bosphore rive européenne et rive asiatique me bluffait.

 Il y avait trace de la France à Topkapi. Et ailleurs. Dans le grand chaudron d’argent offert par Louis XIV, s’était mêlé, qui avait parfumé l’avenir, la somme de nos ardeurs conjuguées. J’éprouvai un réel plaisir à voir que nous étions appréciés car français et que notre langue, non content d’avoir voyagé, s’y était installée. 

 Je fus impressionnée par les villes souterraines et les fresques des églises troglodytes, les mosquées bleu et verte, les caravansérails me fascinaient et je me sentis forcément un éclat de cette mosaïque colorée et odorante comme elle l’aurait ressenti, je suppose, avant que les ombres ne s’allongent et l’enveloppent.

 L’Anatolie aussi resterait vierge de son passage.

 

2004