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Tout est musique.

 

“Even inanimate things have their music. Listen to the water dropping from a faucet into a bucket particularly filled.”

Même les choses inanimées ont leur musique. Veuillez prêter l’oreille à l’eau du robinet qui goutte dans le seau à demi plein.

 

Tout peut-être musique.

Durant vingt ans, entre 1860 et 1880, le musicien pasteur Siméon Pease Cheney, à Généseo non loin de New York, nota tous les chants d’oiseaux qui fréquentaient le jardin de la cure.

Un seul musicien a pris au sérieux le livre – Wood Notes Wild, Notation of Bird music– unique et posthume (Boston 1892) de Cheney, nous dit Pascal Quignard : c’est Dvorak.

Il s’agit de deux histoires en une : celle d’un musicien passionné par la musique de la nature ; il a perdu sa femme en couches et continue à la célébrer au jardin qu’elle aimait tant . C’est aussi l’histoire de leur fille,  Rosemund qui a publié à compte d’auteur l’œuvre d’une vie, celle de son père.

La relation difficile du père avec une fille qui a atteint l’âge de la femme-morte, sa mère donc-, elle avait 23 ans. Comment accepter que sa fille soit plus âgée que la morte qui ne peut vieillir, cette femme qui le hante tandis que  sa barbe ne cesse de blanchir et son corps de vaciller ?

 

Décidemment, Quignard en véritable ciseleur de la langue et une délicatesse à évoquer les tourments et errements nous enchante une fois de plus. Déjà il nous avait fait entrer dans la musique baroque de Lully et Marin Marais par Monsieur de Sainte Colombe.

A lire ou relire aussi, Tous les matins du monde  en folio et La leçon de musique.

 

Ce jardin qu’on aimait tant   Gallimard 2017.

 

ELB

Quignard.

quignard3*

Difficile de dessiner Pascal Quignard mais difficile aussi de parler de cet auteur que l’on croit parfois hermétique et pourtant si humain et proche de soi tant tout ce qu’il évoque est notre vie d’homme depuis la nuit des temps, confronté à sa propre fin.

Hier au soir à la lecture des extraits de Mourir de penser– dernier tome paru du Dernier royaume, je me disais qu’il y a quelque chose d’antique chez lui ; dans son regard, dans le visage dans son entier et dans son sourire discret. Même sa manière de tenir la tête, traduit une grande humilité et reflète une sorte d’ascèse.

Quand je dis antique, je veux dire gréco latin jusqu’à la moelle. Nourri des anciens, un brin ascète, c’est étrange comme cet homme me rappelle les fresques grecques ou romaines. En tout cas, il me renvoie à cette carte postale dans ma petite bibliothèque. Posée là depuis bien longtemps, un portrait, celui de Paquius Proculus (avec sa femme) de Pompéi. Les cartes postales reçues et les couvertures de nos livres de latin me les ont rendus presque familiers tous ces doctes patriciens tout en m’intimidant. Il a quelque chose d’archéologique ; en lui, on sent et on devine un soubassement composé de tellement d  de connaissances et de vies accumulées. Raffiné. Sa langue ciselée, à la pointe de l’art, comment parler de lui autrement. Nous étions tellement intimidées, hier au soir.

De la Grèce à la Rome antique en passant par le siècle de Lully et Marin Marais, puis par l’époque de Chambord, il est aussi de la nôtre, Pascal Quignard. Et c’est sa force ; Humain et grave, je le verrai bien en passeur, aidant à aborder l’autre rive. Tout ce qu’il écrit procure une grande émotion. Il révèle en nous ce qu’il y a de plus intime.

Je venais de lire son dernier inédit, à peine 80 pages, Sur l’idée d’une communauté des solitaires chez Arléa poche-. Du bonbon, un cadeau, dirait Huguette .Dans ce court texte sur les ruines de Port Royal, et presque à bâtons rompus, il revient sur certains de ses écrits les reliant aux déambulations mentales qui les ont précédés et pour certains, une sorte de genèse en raccourci.

Il est dans l’urgence- depuis ce jour de 1997- et ce besoin impérieux le pousse à la rédaction du Dernier royaume qui se composera au total de XIV tomes.

Il écrit donc, émerger des ruines : il a appris à lire auprès d’un homme, survivant à Dachau, est né sur un port bombardé, sur ses ruines et a joué dans un jardin au-dessus d’un charnier de la ville (marins, enfants…). Issu d’autant de mémoires et de drames passés, on comprend mieux la démarche. Pour moi, il est cet archéologue qui à partir de tessons d’argile ou de verre, de chair, réécrit, invente ou dit le passé et fait trace, la sienne :

« … Tel est cette étrange rive que j’ai reconstituée dans les formes singulières des livres que j’ai imaginées…un rivage en ruines, un rivage désolé, plein de landes et d’épaves ».

Quand j’ai vu et entendu Pascal Quignard, la première fois, c’était au Banquet du livre à Lagrasse http://www.lamaisondubanquet.fr/banquets/etedans les Corbières qui a lieu, depuis 1997, en août. J’avais lu peu de choses : L’escalier de Chambord, Le salon du Wurtemberg, Tous les matins du monde, La leçon de musique, Le sexe et l’effroi. Le nom sur le bout de la langue, Albicius, les tablettes de buis d’Apronénia Avita, qui restent mes préférés.

J’avais depuis poursuivi la lecture, deux puis deux autres et dans le désordre, Terrasse à Rome, les Solidarités mystérieuses, La nuit sexuelle. De sa grande entreprise Dernier royaume, je n’ai lu que la moitié.

La nuit sexuelle fut aussi l’intitulé du thème du Banquet du livre en 2007 ; ce qui poussa certains, dans la nuit,  à brûler des livres. L’obscurantisme n’est pas que l’apanage des autres.

ELB

*Illustration: Esprit  numérique ou Le lecteur.ghv