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Ce que je pourrais vous dire.

 

La lumière courte, la nuit plus noire et le vent de novembre qui donne des frissons aux feuilles des arbres étrillés par la pluie et les bourrasques. Beaucoup de branches de chênes mortes et tombés à terre.

Pieds de tomates enfin arrachés et tuteurs rentrés, les capucines, dernières fleurs irréductibles aux feuilles étales comme des nénuphars ont cédé au premier gel. Liquéfiées ainsi que l’arbuste oublié en plein nord dans son pot. Enfin quelques jours de répit et sans pluie pour planter quelques bulbes qui éclateront au printemps prochain.

De nouveau la pluie et entre le rideau des averses qui me rendaient plutôt songeuse, la vision d’un Paris où -me dis-je-, on oublie rarement de fourrer à la hâte un parapluie dans son sac et la dernière fois que j’y suis allée, il y a presque deux mois-, c’était le cas. En revanche, nous avons eu de très beaux arcs-en-ciel. A ce propos, lors de ce court séjour, deux phénomènes qui en comparaison à l’an passé se sont amplifiés de façon incroyable m’ont particulièrement marquée qui m’avaient échappé.

La présence des trottinettes, non celles que l’on enfourche jouant la fiancée du vent avec posture élégante, souple, façon danseuse mais bien celles que l’on abandonne sur le trottoir, comme dans un caprice d’enfant jetant son jouet. En travers, en plein milieu faisant fi du piéton qui arrive allant au travail et forcément pressé comme on l’est à la grand ville-, et l’obligeant à dévier sa trajectoire.

Ensuite, ce sont les mises en scènes des touristes mais pas seulement. Sur le Champs de Mars, les ponts, les escaliers, la Tour Eiffel, la pyramide du Louvre ainsi que tout lieu emblématique de la capitale, sans oublier les jardins et autant d’endroits où l’on peut être vus et remarqués. Du même coup, il m’a semblé que le selfie à la perche était moins utilisé.

On est passé à une mise en scène et le phénomène a grossi. Une personne en photographie une autre quand ils ne sont pas plusieurs. J’ai pu noter que certains y mettaient tant d’application et de sérieux comme ce jeune homme appareil à photo en mains qui se clipsait une sorte de genouillère de plastique noir pour épargner son articulation ou ne pas salir son pantalon. Ce qui lui donnait un air d’un autre temps. Puis, arrive l’un d’eux, muni d’un sac ou d’un panier empli d’objets et d’effets personnels mais certains loués sans doute au vu de costumes de théâtre facilitant les retours au passé ou les incursions dans un monde recréé ou fantasmé. La scénographie est simple et efficace et l’opération rapide. On dispose un bouquet de fleurs, un tissu ou un tapis, un animal en peluche ou une bouteille, une ombrelle comme je l’ai observé sur le champ de Mars. Un autre s’exerce au saut ou au baise main quand plus loin j‘aperçois une jeune fille enchaînant des grimaces devant son miroir.

Je ne parle pas des mariés, pour la plupart, Chinois ou Japonais, que l’on croise souvent dont le costume et la robe ad hoc suffisent-, comme ceux observés au métro Iéna ou en bas du Pont Bir Hakeim  lorsque je descendais  vers l’île aux Cygnes ou encore ceux posant devant le Musée d’Art Moderne au Trocadéro : aucun accessoire n’est ajouté mais la pose est étudiée. On se fait la jambe, fine et le sourire, joli.

En remontant, toujours sur le même pont, une jeune fille tout en noir entre les deux files contraires de voitures prenait une posture de yoga et quelques instants plus tard, une femme avec une grande robe grenat juponnée et bouillonnante qui portait sur ces longs cheveux, une sorte de tiare sur laquelle entre deux averses, le soleil froid d’octobre rebondissait créant l’impression de vrais joyaux-, traversait sans y être autorisée obligeant ainsi la circulation ralentir. Ces fausses pierres auraient pu être la panoplie d’une fillette se rêvant en princesse.  On l’avait vue ; elle existait.  Un moment zen au milieu de l’agitation de la ville. Il n’est pas sûr que cela éloigne le stress sur le trajet du travail mais cela a suscité des sourires.  Peut-être un nouveau théâtre de rue empruntant de nouveaux chemins ou tout simplement, l’air du temps mais que dit-il au juste?

Bien sûr, il ne s’agissait pas de prises de vue pour tel ou tel magazine ou une grande maison de haute couture ni de visites spectacles comme il en existe pour découvrir les Passages parisiens ou un quartier typique de la capitale. C’était une personne ou un petit groupe se mettant en scène comme pour s’extraire un instant de la réalité. C’est du moins ce que je crois entrevoir dans leur démarche. Un jeu ? Une manière de changer de rôle pour se sentir exister. Qui saurait le dire. Les cartes du temps sont rebattues.

Ces derniers temps, la pluie a balayé les cartes ; entre vent et nuages lourds la lune ballottait.

Ce matin, le temps d’une éclaircie, dans un rai de lumière : la bave irisée des escargots à la fête.

 

ELB

Ce que je pourrais dire (suite)

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De mon dernier petit périple, je garde en secret joyeux, d’avoir été pâte à modeler, épousant ainsi la couleur et l’odeur de l’air, le relief du paysage défilant derrière la vitre du train. Le spectacle d’un jardin ou d’un ciel derrière la baie vitrée, en ce qui me concerne, favorise aussi cet état-là.

Ce n’est pas le bruit et la fureur. Non, je ne ressens aucune agression de cette habitude parisienne et plus largement des grandes villes, la démarche accélérée des premiers films, dans la rue ou dans le métro, entraînés que l’on est par la spirale du stress qu’engendre souvent la vie laborieuse. Le bruit ne me gêne pas mais je réalise après deux ans en pleine campagne que celui du métro peut être rude. J’ai tout retrouvé et je n’avais rien oublié de mes trajets et balades. Le point de vue sur Paris à 180° à partir du promontoire du moulin d’Orgemont et la balade en bord de Seine à Epinay sont une bonne transition que me propose Huguette. Nous regardons les arbres et commentons.

Rentrées à la maison, sentant que je suis craintive à son égard, le chat bien sûr s’intéresse à moi. Le tout est que je le vois venir et ne sois pas surprise. Quelle imbécile peur à la vue de son pelage et de ses yeux qui semblent me transpercer ! Cela fait, une fois de plus,  rire mes hôtes.

Surprise de quelques amies Clichoises de l’ensemble vocal ou de la revue de presse du samedi matin. Bonnes ou mauvaises, à toute vitesse, nous rattrapons le temps écoulé pour des nouvelles de la vie d’ici ou là-bas.

Un seul bruit me laisse dans un état de sidération : la gravité du silence absolu d’une exposition à l’Institut du Monde Arabe. Il s’agit de Cités millénaires, visite virtuelle de Palmyre à Mossoul.  Films, vidéos interview, témoignages.  On a beau savoir, avoir entendu et lu, c’est une grande gifle ! Avec Texia, nous sommes interdites. Palmyre, Mossoul, Alep, Leptis Magna.

Interviewé dans une des vidéos présentes à l’exposition, Michel Al-Maqdissi, ancien directeur des fouilles archéologiques pour la Syrie et l’Irak (dernière fouille 2011) dit ne pas croire à la reconstruction. La destruction est pour lui, à intégrer à l’histoire du lieu plutôt que de faire avec du ciment et du béton, une sorte de Disney Land. Certains monuments ont été littéralement pulvérisés. Pourquoi ne pas s’intéresser au temple, à la basilique ou à l’église mis au jour par l’explosion de certains, anéantis. Maamoun Abdulkarim, directeur général des Antiquités et des Musées de Sana lui aussi, s’inquiète. On dira : Ici, il y avait un site qui s’appelait Palmyre.

A l’aide de drones, scanner laser et autres appareils ultra sophistiqués, les sites sont restitués en 3 D. Visite numérique bluffante ou plutôt qui nous épate.

Nous entraînons Michèle au Centre Georges Pompidou. Le défi , tel est l’intitulé d’une exposition de l’architecte Japonais, Tadeo Ando. Autodidacte, cet architecte s’est donné le surnom de « guérillero » …ce n’était pas pour lutter contre les principes architecturaux du modernisme…ce à quoi, je voulais me mesurer, c’était la ville… »

Lorsque je regarde un bâtiment, quel qu’il soit, ou par le biais du travail de l’architecte comme c’était ici le cas, ce qui m’intéresse toujours, c’est la manière dont il fait entrer ou pas la lumière et comment la construction s’intègre dans le paysage tout en faisant entrer chez soi un peu de nature. Je savais que c’était le souci premier du Japonais alliant légèreté et équilibre. Le dehors dedans ou le dedans dehors ?

Dans l’exemple du chai près d’Aix-en Provence, le Château Lacoste avec son musée jardin-, et de l’église au Japon, la nature et la lumière sont essentielles. D’autres architectes comme Franck Gehry, Norman Foster ou Jean Nouvel  ont participé à l’aménagement du château Lacoste. D’ailleurs, quelques photos et dessins de joyeuses tablées en attestent. Voilà deux de ses réalisations qui m’ont particulièrement touchée. Des lignes sobres, épurées. Nous savons tous que la simplicité requiert une grande maîtrise. Photos, maquettes, de grandes planches entières de croquis de maisons dont une au Sri Lanka au lignes gracieuses, ouverte au ciel et à la mer m’a impressionnée. Résistera-elle au typhon ou à un séisme ? Assez émerveillée devant autant de projets et de réalisations. Tout inspire et respire.La dernière réalisation en cours est la Bourse du Commerce, presque achevée, et qui abritera la collection d’art contemporain de François Pinault. Dans le rouleau ou le cylindre me sentirais-je au chaud comme dans la coquille d’escargot du quai Branly ?

Je ne sais si Sabine Weiss s’est posé les trois questions du photographe Ernest Withers : Est-ce blessant ? Est-ce vrai ? Est-ce bénéfique ?

Intimes convictions était le thème d’une exposition de la photographe Suisse, Sabine Weiss, il y a bien plus de trente ans ; l’affiche m’avait attirée et sans jamais y être allée, je l’avais, je ne me souviens plus comment, récupérée. Ce contre-jour me fascinait et m’a longtemps accompagnée. Et je le retrouve à la galerie photographique du sous-sol, justement. Elle expose La ville, la rue, l’autre 1945 à 1960 ; ce sont des photos de rue, la ville New-York, Londres et surtout Paris. C’est comme on le lit, la dernière représentante de la photographie humaniste : Elle a été éclipsée comme beaucoup d’artistes féminines par ses confrères masculins.  « …garder en images ce qui va disparaître… en témoignage de notre passage. » dit-elle

Huguette croque son portrait pendant qu’elle dédicace avec une bonhomie et simplicité qui nous ravissent. On était presque attendues. La vieille dame de quatre-vingt-seize ans est délicieuse. Nous achetons une petite reproduction de Cache-cache, représentant le visage d’une enfant se retournant passant sa tête entre deux sièges dans un avion. Je n’oublierai pas la grappe d’enfants dans l’arbre sans feuilles sur un terrain vague, Porte de St Cloud.  C’est vrai.

Miro au grand Palais avec l’amie Claude, c’est joyeux, ludique et sa jeunesse d’esprit créatif font un bien fou. Le petit film nous le rend proche. Le triptyque du condamné à mort dévore tout une salle. L’étudiant anarchiste catalan est exécuté en 1974, le jour où Miro achève la toile, sans le savoir.  la fausse candeur et naïveté de l’artiste ainsi que les titres de certains tableaux ou sculptures nous amusent parce que très longs ou au contraire très courts et plein d’humour tel Soirée snob chez la princesse. Souvent fascinées et charmées par ce facétieux si grave. J’ai aimé ses bleus et ses jaunes, ses échelles pour aller plus haut ou rester en équilibre,  sa peinture pour son petit-fils Emilio, les heures sombres et les autres. Sa grande vitalité.

Aujourd’hui,  ni jaune ni bleu dans le paysage. Premiers frimas.

ELB

Pourquoi le fer ?

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Une carcasse de gare ? Me voici émoustillée .Là,  je prends une photo, pour l’odeur et le jour tailladé par les arcades,  pour le ciel et pour le quai aussi,  avec ses flaques de lumière ou d’eau.

Les oiseaux,  sur le guéridon du café,  accompagnent l’attente de mon train.

La charpente métallique de la gare me séduit et me parle ; pourquoi cet engouement pour les arcades, piliers et colonnes de fer ou de fonte-, je ne suis pas regardante .Il en est de même pour les ponts, les grues et tous ces jeux de mécanos  qui tirent la matière vers le haut ou l’étirent au-dessus d’une rivière ou d’une vallée que l’on avait crue infranchissable. Sur l’un de mes trajets quotidiens, je retrouve presque avec  jubilation,  le pont  métallique comme si en quelque sorte, il m’allégeait.

Avec ses colonnes et son ossature, la longue salle de lecture, voutée de la bibliothèque Ste Geneviève m’a ravie quand je l’ai découverte. Les tours,  les halles avec leur squelette de fer m’impressionnent tout autant.

Matière que l’on dit lourde la plupart du temps,  même dans un ciel de Paris souvent gris, elle continue à me fasciner. Quelle scène, de ma fenêtre côté jardin  quand les grues se découpent au lever  du soleil. Pleines de perspectives, leurs lignes dans le ciel, dessinent avec souplesse parfois, des pictogrammes,  cousins de la représentation  graphique de certaines de nos constellations. J’observe souvent cette rectitude et à la fois cette élasticité des grues. Le plus souvent rouge et blanc, elles peuvent être,  comme du côté de la Porte de Clichy sur le chantier du  futur Palais de justice,  vert,  jaune ou encore bleu. Il arrive qu’elles se déplacent d’avant en arrière ou de gauche à droite. Pour l’heure, elles font partie du décor et je savoure.

De même que les grues, tout ce qui tend vers le ciel comme ces cheminées d’anciennes usines envahies par les herbes folles,  dressent leur tour de brique au rouge délavé. La cheminée pointe du doigt vers les nuages. Finalement, la symétrie, les lignes me rassurent, sans doute.

Et puis, il y a l’odeur du fer ; nous la respirions, enfants, en passant devant l’atelier  de Clément, ouvert sur la rue. Il était le charron et le menuisier du village. Il avait fait la porte vitrée de l’entrée remplaçant la lourde porte pleine au marteau et les lourds bancs de chêne pour la grande table rectangulaire. Il avait même refait le tiroir du confiturier et sculpté le motif d’origine. Et longtemps il parut plus clair  bien que la grand- tante Adèle l’encaustiquât très  souvent.

Des charrettes bleues aux essieux et aux roues si imposantes,  je me rappelle surtout  l’odeur du fer cerclant le bois qui,  en roulant sur le chemin, dégageait ce parfum si particulier sans parler du bruit haché et de cette crépitation due à l’irrégularité  des pierres ou du gravier.

L’odeur du fer chauffé, je l’ai retrouvée en 1970 quand, pour la première fois, à l’invitation d’une tante, je visite Paris. Cette odeur, Je ne l’ai pas sentie tout de suite à mon arrivée à Austerlitz mais le lendemain,  à  Denfert-Rochereau,  étape de notre balade. Et cette odeur de fer chauffé,  mêlée à celle du gaz est depuis, pour moi indissociable de cette station de métro. Je la retrouve à Duroc, aussi. La mémoire stimulée par l’odeur ou la couleur…

C’était pour Noël et les carrés de feuilles métalliques cliquetant et renvoyant mille feux qui ornaient les arbres  des Champs Elysées m’avaient éblouie. J’avais seize ans.

Quarante-cinq ans après, j’imagine toujours le givre ou la neige,  à Noël.

 

ELB