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La dame de la mer.

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Vu au théâtre de la Gaieté La dame de la mer de Ibsen, écrite en 1888. C’est l’histoire d’Ellida- jouée par Anne Brochet qui refuse de partir avec l’Étranger revenu la chercher, son seul amour véritable -un marin de métier rentré au pays alors que son mari-, le docteur Wangler- joué par le grand Bernard Weber lui dit qu’elle peut choisir librement de partir.

C’est une ambiance très particulière que celle de cette pièce au décor sombre et brumeux en attente d’une possible tornade. Passionnée par la mer, que va-t-elle choisir entre un quotidien monotone avec son mari et cette envie de liberté qu’offre la mer. Sa vie va basculer quand Wangler lui demande de choisir. La tornade est dans son cœur et son âme. C’est un personnage fort qui pousse Ellida de sa voix grave et déterminée à quitter son mari pour ce marin. Aucune possibilité de résister à « ces yeux qui changent de couleur », elle sombre peu à peu dans la folie et semble perpétuellement hantée par cet homme plutôt ténébreux à qui elle a, autrefois fait serment.

La femme tient une grande place dans l’œuvre d’Ibsen, défendant les droits de l’homme (et de la femme), il rompt avec sa famille, trop bien-pensante à son goût et quitte la Norvège trop étriquée et conventionnelle. Il cherche à comprendre ses contemporains et les femmes en premier lieu, pour lesquelles il souhaite une émancipation et une prise en main de leur destinée.
Si Ibsen, dramaturge Norvégien du XIX ème siècle ne vous dit, peut-être rien, vous avez sans doute entendu parler au moins de Peer Gynt ou de La maison de poupée.
Ecoutez Peer Gynt mis en musique par un autre Norvégien, le musicien romantique Grieg surnommé le Chopin du Nord. Je suis sûre que vous avez entendu la chanson de Solveig et si ce n’était le cas, faites-le tout de suite et vous aurez envie de savoir qui sont Ibsen et Grieg qui ont eu le plus grand mal à se rencontrer.
Dans Peer Gynt, sorte de fable,que je vous recommande, il met en scène un jeune homme plein de défauts mais séduisant. La pièce commence par cette réplique lancée par sa mère :  » Peer, tu mens !  » Peer affabule, en effet et ne tire aucun profit de ses expériences. Toute sa vie, il fuira et voyagera à travers le monde, ses mensonges le laissant, toujours aussi naïf et impétueux. Sa fuite de la réalité finit par devenir une véritable quête de l’apaisement. Ce n’est qu’à la fin qu’il se réconcilie avec lui-même et avec les autres en la personne de Solveig, la jeune fille délaissée au premier acte. L’univers d’Ibsen et celui de Grieg se sont retrouvés dans cette vision romantique de l’expression des tourments de l’âme.

Libre penseur, féministe dans un XIX ème finissant, symboliste, il était souvent censuré avant même que les pièces soient montées; leur parution faisait souvent scandale. « La grande affaire a été pour moi de peindre des hommes, des caractères et des destinées en prenant pour point de départ certaines lois sociales et opinions courantes.” Henrik Ibsen. Lettre au Comte Prozor, Munich, 4 décembre 1890

Il excelle à sonder les plus noirs replis de nos cœurs.il dérangeait ses contemporains.Ainsi, Freud, un contemporain s’est intéressé à lui car il lui reconnaissait le talent d’explorer la psyché. Lou Andréas- Salomé avait d’ailleurs consacré un essai à Ibsen et ses héroïnes.

C’était la dernière mais le théâtre se lit, aussi. Tout Ibsen est chez Actes Sud Papiers et dans la Pochothèque.

ELB

Modiano, je l’ai lu!

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Je vous disais il y a deux mois, mon attachement à Modiano et je vous disais aussi, ce rite auquel je me livre à chaque nouvelle publication.
Ça y est !, j’ai pris l’herbe des nuits, déposé dans la vitrine bibliothèque à la mi-octobre et n’en ai fait qu’une bouchée. Une délectation jouissive et je suis encore dans un état de rêverie noctambule.

J’ai toujours l’impression, chez Modiano d’être en cavale ou de faire une filature à l’heure que l’on dit « entre chien et loup »; en tout cas, je m’y sens en effraction. Et c’est là sans doute que réside ce plaisir délicieux à le lire. On a l’impression d’avoir échappé au temps en flottant ainsi entre réel et imaginaire. Il y a même une évocation de Tristan Corbière et de Jeanne Duval ! Personnages fétiches de Jean qui en avait noté l’adresse dans son carnet noir et il dit : « …ils occupaient une place plus importante pour moi que la plupart des vivants que j’ai côtoyés à cette époque ».

Comme à l’accoutumée, le narrateur bat le pavé avec une précision de géomètre dans le Paris des années 60 et déambulant mentalement dans le passé comme toujours. Des bribes de vies, fragments de souvenirs sauvés de l’oubli grâce au carnet noir lui permettent d’aller et venir entre aujourd’hui et hier ou avant-hier. Il y a toujours une silhouette ou plusieurs, insaisissables, fuyantes et mouvantes. Quelle atmosphère ! A la recherche de Dannie aurait pu être un sous-titre. Toujours écrit à la première personne, c’est le narrateur Jean qui part à la recherche de cette femme, un temps aimée.

Traverser des halls d’immeubles à double issue, aller à un rendez-vous secret avec des hommes plutôt louches dont on ne sait d’où ils viennent et ce qu’ils font. Revenir d’un autre avec une liasse de billets. Jean accepte de suivre Dannie peut-être étudiante, à l’identité floue comme celles de ces types qu’elle retrouve à l’Unic Hôtel à Montparnasse. Toujours aussi énigmatique que les autres femmes des romans de Modiano, il la retrouve dans un café de la place Monge ou d’ailleurs. Elle finit par l’avertir, pour le protéger, qu’il y a danger à se faire repérer. Elle évoque à plusieurs reprises son frère mais Jean, le narrateur ne le rencontrera jamais. Le sien, perdu, hante-t-¬il la mémoire de l’auteur?

L’intrusion dans un appartement et une maison qu’elle aurait habités ou visités et dont elle aurait conservé la clef, rajoute à la confusion et fait peser un climat inquiétant. Comme toujours chez Modiano, les énumérations des rues, des numéros de téléphone, des adresses qui se succèdent pour mener l’enquête rajoutent à la musique connue et font écho aux pas du personnage. Il y aura un crime dont on n’aura aucune précision. Qu’est-ce qui relie entre eux les « toquards » comme les nomme Dannie. Qui ou quoi les occupe et les préoccupe. Il y a bien à plusieurs reprises des évocations du Maroc. Sont-ils des opposants politiques ?

L’un d’eux avait dit un jour à Jean quelle aurait « … trempé dans une sale affaire. » Comme il se doit la femme disparaît sans laisser de traces
Avec Modiano, tout fait écho et ébranle quelque peu. On est troublé car on finit par ne plus savoir où on est à force de se faufiler dans d’autres vies.
Puis, un simple reflet dans une vitre, un miroir ou une flaque d’eau est propice à évoquer tel ou tel pan oublié ou occulté de la mémoire, ravivant les couleurs d’une période trouble, toujours un peu la même, -l’après-guerre- ici les années 60, d’une scène peut-être capitale et comme par magie, une part du voile tombe .C’est le moment où le récit s’arrête pour signaler que , 40 ou 50 ans plus tard par le plus grand des hasards une rencontre fortuite va peut-être éclairer le lecteur mais tout n’est pas élucidé : La rencontre d’un commissaire dans un café resituant au narrateur des comptes rendus d’interrogatoires. Il y a toujours un blanc et quelle chance !

On n’est jamais sûr de rien avec Modiano et le doute semble être son meilleur allié. De livre en livre, on a l’impression que le puzzle avance mais il manque toujours quelques pièces.
Avec enchantement et comme émerveillée par la prouesse renouvelée, j’ai succombé. Lumière, atmosphère curieuse, bribes de souvenirs à la recherche de leurs manques, tapis dans l’ombre .On s’attend à ce que tout disparaisse. C’est pour cela que l’on reste si attentif.
Tout au long du roman le narrateur tente de répondre à la question posée dès le début du récit :
« A quoi tient le malaise que j’avais ressenti autrefois ? »
Modiano semble toujours être dans les mêmes pas, les siens propres. Il faut garder trace et ne jamais renoncer. Toujours son carnet avec soi, cela peut servir.

Une parenthèse, une bulle qui repose et très poétique par l’instillation bien dosée de cette herbe des nuits, jusqu’au prochain roman. Il nous faudra attendre.
J’ai beaucoup aimé, tout en restant attachée à celui par lequel je l’ai découvert :
Villa triste , Remise de peine , Dora Bruder , Voyage de noces , Dimanches d’août ,La petite Bijou , Chien de printemps, et tous les autres, finalement !

Livret de famille et Pédigrée les plus autobiographiques mais on n’a pas nécessairement besoin de les lire. Jusque-là, on se satisfaisait de ses non-dits ou de ses silences.

ELB

Modiano.

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Evelyne :5 décembre 2012
Modiano et moi, c’est une vieille histoire.

Pour un anniversaire, une amie m’offre Boulevards de ceinture. J’avais déjà raté La place de l’étoile et La ronde de nuit.

On avait seize ans et on écoutait La cavalerie de Julien Clerc qui nous aurait presque fait pâmer. Heureusement, il y eut Modiano.

Et à partir de cette date, de ce titre, je suis rentrée dans une sorte de tourbillon, de manège où je découvrais que la musique était toujours la même mais pas tout à fait et pas toujours. Ce n’est pas une musique rengaine. C’est beaucoup plus subtil. Elle me suit et je la poursuis. Elle est magique ; la plupart du temps, c’est de nuit et c’est un enchantement.

Tout est juste : les mots, la lumière, le tour des choses, la lumière encore, les gens et leur contour avec leurs questions souvent sans réponses et la quête perpétuelle.

A chaque nouveau roman, puisque je ne l’ai jamais plus lâché depuis, c’est la surprise mais pas tout à fait et c’est délicieux. Je ne peux l’acheter, je me le fais offrir. Puis, je l’installe dans la vitrine, me faisant face au milieu des autres livres me tournant le dos, et j’attends. J’attends le temps qu’il me faut. J’essaie de résister à la tentation : une, deux, trois semaines. Je m’y prépare et je le désire. Ça passe tellement vite un Modiano ; je voudrais toujours en garder pour la faim.

A la dernière page, je suis toujours surprise d’y être déjà ; je n’ai rien vu venir et je me fais la même réflexion « je me suis encore faite avoir ».

Mais n’était-ce pas ce que je voulais, secrètement ? Tout a fonctionné. Comme d’habitude : emballée, retournée, enivrée comme à la fin d’une valse un peu trop rapide quand la tête tourne un peu.

C’est alors que je reprends le livre dans le but de le décortiquer mais je n’en ai pas réellement l’envie ni la capacité. Je voudrais savoir à quel moment précis, à quelle page aussi et avec quelle lumière ou pénombre, je me suis affolée et il m’a embobinée. Quels sont les mots qui m’ont fait décoller de la sorte ?

A tous les coups, je perds pied aux noms des rues, à la liste des numéros de téléphone, aux noms de personnes, à leur musique incomparable, au même pouvoir qu’avaient sur moi, enfant, les mots de la météo marine à laquelle je ne comprenais rien mais qui m’emportait.

Tout est léger, suggéré et du coup assassin. Cela commence comme un policier puis, c’est toujours de soi qu’il s’agit, de ses origines et de sa cartographie intime.

Oui, j’arrête. Je l’entends me dire ce grand échalas qui, pour notre grand bonheur ne sait qu’écrire-et comment !

– « Tais-toi donc, mais pour qui tu te prends ! »

A propos, je n’ai pas encore lu le dernier qui m’attend depuis deux mois passés dans la vitrine.

ELB