Tag Archive | Modiano

Pas pleurer

derriere2 Derrière. Croquis du train et gouache.18/12/14

J’ai terminé  Pas pleurer de Lydia Salvayre.

Ce livre est un tissage.

Les fils de chaîne:

1- La Catalogne de 1936 à 1938  et Majorque.

2-Un village du Languedoc ces dernières années où  Lydie Salvayre entend le récit de  Montse sa mère ,de sa vie  de 1936 à 1938 et  seules années dont elle se souvienne avec acuité.

4- Les textes dénonciateurs, accusateurs de Bernanos  le chrétien et homme de droite, le contemporain , le témoin direct , dans Les grands cimetières sous la lune  intentionnellement cités par LS.

5- La guerre civile, horrible, barbare, stupide.

6- Le rôle des phalangistes , des nationalistes aux côtés de Franco, des républicains, des communistes.

7- Les castes,l’Église, les pauvres et plus que pauvres.

8- Le mépris et le bon sens, la clairvoyance(le courage) et , la condition  faite aux femmes, le machisme.

9- L’état de guerre et l’enrôlement  des jeunes, le manque de clairvoyance. L’inconstance. La lâcheté. Le courage.L’inconscience.

Les fils de trame:

La jeune Montse , de quinze ans à dix-sept ans vit avec une fougue particulière ces deux années qui la libère du carcan de la pauvreté paysanne. Le frère milite auprès des républicains avec enthousiasme d’abord ,puis effroi et colère et haine enfin et meurt. Bernanos à Majorque assiste à la barbarie,relève les exactions du camp des phalangistes et des franquistes avec d’autant plus d’horreur qu’il se croyait de leur camp. L’Eglise donne son aval au sadisme des  meurtriers et même le proclame, l’écrit, assiste aux exécutions et défend ainsi le monde des nantis. Bernanos dénonce.  L ‘Europe  attentiste ou partisane suivant les pays devient complice.Une dizaine de personnages surgissent  en mots truculents  des lèvres de la vielle femme qui donnent  un raccourci saisissant des faits ,des joies, du fanatisme, de la peur, de la cruauté, du sadisme… et de la folie enfin. Folie dont Sylvie Salvayre nous donne à comprendre qu’elle en hériterait  peut-être de par ses gènes si elle ne s’en était délivrée  dans un livre avec maitrise, sérénité et recherche.

Merci I.  de m’avoir offert cette lecture plus pour le thème espagnol que pour  la notoriété du prix Goncourt , et  que tu savais devoir me plaire. T’en souviens -tu, je t’avais obtenu une dédicace de  Atiq Rahimi pour Pierre de patience qui obtint lui aussi son Goncout en 2008? J’ai retrouvé là plusieurs points communs.GHV

Pas pleurer. Lydie Salvayre. Seuil.

PS: Vous aimerez peut-être aussi https://trainsurtrainghv.com/2014/10/09/enfin-modiano/ de ELB

Enfin, Modiano.

 hglectrice blog (1)

Il bafouille, il bredouille, il balbutie, il bégaie parfois; il s’excuse, il ne sait pas ou ne sait plus. Il croit ou plutôt il devine. Il marmonne, murmure, essaie de s’expliquer, de comprendre mais tout lui est mystérieux, opaque.

Difficile de parler, de se dire.  Mais il écrit, et comment !

J’ai appris très tard dans l’après-midi que Patrick Modiano avait eu le Nobel de littérature et quelle joie, quel bonheur! J’en connais qui partagent cette joie et cette grande émotion dont Max, Dominique et tant d’autres.

Comme vous vous en doutez, je n’ai toujours pas acheté son dernier roman mais je le désire, le convoite, le lorgne dans la devanture de la librairie, depuis début octobre. En sortant du métro place de Clichy, il me suffit de tourner la tête vers la droite et la vitrine m’offre entre autres, la pile de son dernier titre. Un clin d’œil matinal avant de commencer la journée de travail. Et je me dis : « non, pas aujourd’hui ».

Si vous  ne connaissez pas encore Modiano, lisez-le, découvrez-le et laissez vous aller à sa musique incomparable et irremplaçable.

Mais si d’aventure, la musique ne vous ensorcelait pas, ne me le dites surtout pas. J’en serais bien trop triste.

Quant à ceux qui la goûtent, laissez-vous griser à nouveau… jusqu’à la lie.

ELB

Et dans le passé:Modiano

                            Modiano je l’ai lu

Modiano, je l’ai lu!

hgtete1

Je vous disais il y a deux mois, mon attachement à Modiano et je vous disais aussi, ce rite auquel je me livre à chaque nouvelle publication.
Ça y est !, j’ai pris l’herbe des nuits, déposé dans la vitrine bibliothèque à la mi-octobre et n’en ai fait qu’une bouchée. Une délectation jouissive et je suis encore dans un état de rêverie noctambule.

J’ai toujours l’impression, chez Modiano d’être en cavale ou de faire une filature à l’heure que l’on dit « entre chien et loup »; en tout cas, je m’y sens en effraction. Et c’est là sans doute que réside ce plaisir délicieux à le lire. On a l’impression d’avoir échappé au temps en flottant ainsi entre réel et imaginaire. Il y a même une évocation de Tristan Corbière et de Jeanne Duval ! Personnages fétiches de Jean qui en avait noté l’adresse dans son carnet noir et il dit : « …ils occupaient une place plus importante pour moi que la plupart des vivants que j’ai côtoyés à cette époque ».

Comme à l’accoutumée, le narrateur bat le pavé avec une précision de géomètre dans le Paris des années 60 et déambulant mentalement dans le passé comme toujours. Des bribes de vies, fragments de souvenirs sauvés de l’oubli grâce au carnet noir lui permettent d’aller et venir entre aujourd’hui et hier ou avant-hier. Il y a toujours une silhouette ou plusieurs, insaisissables, fuyantes et mouvantes. Quelle atmosphère ! A la recherche de Dannie aurait pu être un sous-titre. Toujours écrit à la première personne, c’est le narrateur Jean qui part à la recherche de cette femme, un temps aimée.

Traverser des halls d’immeubles à double issue, aller à un rendez-vous secret avec des hommes plutôt louches dont on ne sait d’où ils viennent et ce qu’ils font. Revenir d’un autre avec une liasse de billets. Jean accepte de suivre Dannie peut-être étudiante, à l’identité floue comme celles de ces types qu’elle retrouve à l’Unic Hôtel à Montparnasse. Toujours aussi énigmatique que les autres femmes des romans de Modiano, il la retrouve dans un café de la place Monge ou d’ailleurs. Elle finit par l’avertir, pour le protéger, qu’il y a danger à se faire repérer. Elle évoque à plusieurs reprises son frère mais Jean, le narrateur ne le rencontrera jamais. Le sien, perdu, hante-t-¬il la mémoire de l’auteur?

L’intrusion dans un appartement et une maison qu’elle aurait habités ou visités et dont elle aurait conservé la clef, rajoute à la confusion et fait peser un climat inquiétant. Comme toujours chez Modiano, les énumérations des rues, des numéros de téléphone, des adresses qui se succèdent pour mener l’enquête rajoutent à la musique connue et font écho aux pas du personnage. Il y aura un crime dont on n’aura aucune précision. Qu’est-ce qui relie entre eux les « toquards » comme les nomme Dannie. Qui ou quoi les occupe et les préoccupe. Il y a bien à plusieurs reprises des évocations du Maroc. Sont-ils des opposants politiques ?

L’un d’eux avait dit un jour à Jean quelle aurait « … trempé dans une sale affaire. » Comme il se doit la femme disparaît sans laisser de traces
Avec Modiano, tout fait écho et ébranle quelque peu. On est troublé car on finit par ne plus savoir où on est à force de se faufiler dans d’autres vies.
Puis, un simple reflet dans une vitre, un miroir ou une flaque d’eau est propice à évoquer tel ou tel pan oublié ou occulté de la mémoire, ravivant les couleurs d’une période trouble, toujours un peu la même, -l’après-guerre- ici les années 60, d’une scène peut-être capitale et comme par magie, une part du voile tombe .C’est le moment où le récit s’arrête pour signaler que , 40 ou 50 ans plus tard par le plus grand des hasards une rencontre fortuite va peut-être éclairer le lecteur mais tout n’est pas élucidé : La rencontre d’un commissaire dans un café resituant au narrateur des comptes rendus d’interrogatoires. Il y a toujours un blanc et quelle chance !

On n’est jamais sûr de rien avec Modiano et le doute semble être son meilleur allié. De livre en livre, on a l’impression que le puzzle avance mais il manque toujours quelques pièces.
Avec enchantement et comme émerveillée par la prouesse renouvelée, j’ai succombé. Lumière, atmosphère curieuse, bribes de souvenirs à la recherche de leurs manques, tapis dans l’ombre .On s’attend à ce que tout disparaisse. C’est pour cela que l’on reste si attentif.
Tout au long du roman le narrateur tente de répondre à la question posée dès le début du récit :
« A quoi tient le malaise que j’avais ressenti autrefois ? »
Modiano semble toujours être dans les mêmes pas, les siens propres. Il faut garder trace et ne jamais renoncer. Toujours son carnet avec soi, cela peut servir.

Une parenthèse, une bulle qui repose et très poétique par l’instillation bien dosée de cette herbe des nuits, jusqu’au prochain roman. Il nous faudra attendre.
J’ai beaucoup aimé, tout en restant attachée à celui par lequel je l’ai découvert :
Villa triste , Remise de peine , Dora Bruder , Voyage de noces , Dimanches d’août ,La petite Bijou , Chien de printemps, et tous les autres, finalement !

Livret de famille et Pédigrée les plus autobiographiques mais on n’a pas nécessairement besoin de les lire. Jusque-là, on se satisfaisait de ses non-dits ou de ses silences.

ELB