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Dernier carton.

 coeur

Celui que l’on laisse traîner l’air de rien pour ne rien oublier ; le carton où en dernier recours, on mettra ce dont on ne pourra se passer jusqu’au bout, dernier jour dernière heure.

Un dernier, réceptacle de tout ce qui ne rentre pas dans la catégorie supposée ou qui n’y a plus sa place ou que l’on ne veut pas enfermer. Puis la dernière liste de choses à faire ou à ne pas oublier encore. Cela permet aussi de repousser une sorte de nostalgie, le cœur un peu gros de laisser amis et connaissances ainsi que ses habitudes.

Quelques photos, des bouts de journaux,  une image,  des pages découpées et conservées pour meubler si besoin était quelques intervalles de rêveries dans le train puis encore deux, trois photos pour se rassurer. Une dernière prise du jardin et de la place, un tour à la Presse et chez le cordonnier. Derniers adieux. Un regard amusé vers le parc, un autre avant de sortir, dans le grand miroir  de l’entrée de l’immeuble pour vérifier la tête du dernier jour,  en ce lieu. Qu’est-ce qui va nous manquer ? De quoi nous ne pourrions- nous passer ? Car je ne suis pas la seule à ressentir un petit pincement, une appréhension aussi, peut-être.

Pourtant, le ciel dégagé la plupart du temps, la possibilité d’étendre le linge dehors, de marcher dans les chemins, d’aller m’asseoir sous les arbres dès qu’il fera beau, de scruter tous les matins, le ciel et d’attendre le chant des oiseaux. Et surtout, le grand bonheur: enfants et petit-fils!

Puis, tout ce à quoi nous ne pensons pas ou avons oublié.

J’irai voir une dernière fois les mouettes sur la Seine, en bas du boulevard. Encore dans le cadre en instance d’en rejoindre un autre, celui de la nature quasi nue qui ne peut que me renvoyer mon image. Va-t-elle me laisser reliée au monde et présente à lui ou m’absorber et me manger en entier. Quelle part de moi va lui être dévolue ou laquelle saurai-je lui consentir. Je peux aussi m’y noyer et forte est la tentation. Je la sais consolatrice et intensément stimulante.

Et pourquoi, vous dire cela ou plutôt l’écrire.

Ecrire plus que dire, l’écrire pour ne pas avoir à le dire. Est-ce plus fort d’écrire que de dire ? En tout cas, quand je l’écris, je l’exprime mieux que lorsque je le dis ; ma pensée est plus claire et surtout j’ai l’impression qu’elle est mieux retranscrite, qu’elle correspond tout à fait à ce que j’éprouve ou pense profondément. Mais je me trompe,  peut-être.

 

ELB

Lettre à Agathe

agathe1

 

Bonjour Agathe.

Toi aussi tu as quitté Padirac , repris la route vers le Nord ,un peu plus encore que pour moi rentrée un jour avant sur Epinay.

Ce dessin  de toi c’était donc  dans mon jardin lorsque avec un bout de fusain que je t’avais confié tu croquais  « ta » maison .Celle de la Sicile .Cette si jolie maison que tes parents ont acheté voilà déjà deux ans.

C’est là au soleil de ce beau mois d’août que je t’ai raconté son histoire ou le peu que j’en savais. Pas de numéro pour la désigner: à la campagne toutes les maisons ont un nom ,celui du lieu-dit et aussi celui de ses habitants pour la différencier de celle des voisins. L’on dit « la maison de la Sicile » ou plutôt c’est ce que j’ai cru et retenu pendant des années alors qu’il s’agissait d’une Cécile! D’elle je ne connais rien et je songe soudain que seule Yvonne du haut de ses quatre-vingt dix ans peut nous éclairer.

J’y faisais parfois des intrusions inquiètes ,manière d’observer les nichées de chauves-souris accrochées aux poutres , et craintive  je me penchais sur le rebord de la margelle de la citerne toujours emplie . Il m’est arrivé de rechercher sur le montant de la cheminée sous la couche de poussière  le vieux fusil  de chasse aux chiens et au canon rouillés.

Les propriétaires reprenaient de temps en temps la toiture et ainsi a-t-elle pu garder ses murs hauts perchés  bien au sec et les poutres que ton père a patiemment poncées.

Je sais que tu l’aimes beaucoup. Elle te le rendra bien dès que vous aurez dégagé les rochers du terrain , mis au propre les terrasses, relevé les murets de pierre blanche et planté les vignes dont rêve ta mère pour que une fois installés leurs verts feuillages contrent l’étourdissante lumière d’août sur l’herbe grillée .

Sienna , ma petite fille l’a déjà rebaptisée »la maison des voisins ». Laisse -lui encore un an et elle dira ‘la maison d’Agathe » ou « la maison de Baptiste ». Et moi bien sûr je reprendrai  « La maison d’Alexandre…le grand » puisque c’est ainsi que j’appelle ton frère.

Après tant de chaleur, de soirées sous la voûte étoilée (une des plus pures) ,de jeux à l’ombre je te souhaite une bonne reprise et espère te revoir bientôt là-bas.

GHV.

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PS. du 30 août 2017 :  Sienna dit encore « la maison des voisins »  ou  » Puis-je aller chez les voisins? ». Elle a pour toi et ton frère déjà presque adolescents les yeux de Chimène . Nous plaisantons avec tes parents: « Quand l’adoptez-vous? ». Le pays avait cette année des allures de campagne anglaise ,le soleil nous y a gâtés . Votre maison et la citerne se sont parés de volets en bois clair , le toit est bien repris et le terrain a perdu ses ronces. J’avais retrouvée pour vous aider à reconstruire l’escalier des photos des années 44 ou 45. Des réfugiés juifs occupaient alors la maison et ma tante(sur la photo) leur rendait visite .Depuis elle n’avait plus été occupée. GHV.

 

 

Ainsi va le jour .33

 

rouge

 

Curieuses vacances lourdes et sombres. Le cœur est ailleurs et la tête tente l’équilibre, loin des mots.

La parenthèse est endeuillée  On aimerait ne pas avoir à s’habituer.

Heureusement, le bois des Majoux en courant tout en haut pour attraper quelque belle lumière d’été et la courbe de l’horizon. Une belle pleine lune de la mi-juillet et une grande toile tendue d’étoiles au-dessus de nos têtes puis du rose bonbon au gris pluie, le ciel a ses caprices.

Putsch raté contre Erdogan dont  le  pouvoir autoritaire se voit renforcé. Il s’autorise donc à poursuivre la purge contre l’armée, la justice et la presse. L’opposition rétrécit et l’Union ayant confié au despote près de rétablir la peine de mort- ce qui l’éloigne de l’UE mais à présent il s’en fiche-,  la clef de la porte étroite grâce à laquelle il contient les migrants. Il nous tient un peu par la barbichette. Alors qu’on essaie de sécuriser les côtes Libyennes d’où partent toujours plus nombreux les candidats à l’exil, les morts s’additionnent et l’Aquarius continue son travail. Sept mille personnes dans le bidonville de Calais après le démantèlement de la jungle.

Dernière mode : Jouer à chasser les Pokémons…mais non c’est pour de vrai, parait-il… J’essaie de comprendre. Je me suis laissé dire,  non sans tordre le nez qu’au moins,  cela obligeait à bouger, à se déplacer plutôt que d’être devant sa console et un jeu vidéo,  statique. Il y a de quoi s’interroger. Il y a parfois des  priorités désolantes. Je suis peut-être pessimiste, aujourd’hui.

Un éclair entre deux lourds nuages: Sète avec ses Voix Vives de Méditerranée  et plus de cent poètes sur estrade dans transat, sur barque ou vieux gréement,  à la criée sur le port,  dans la rue ou Place du Pouffre (poulpe): on ne peut les manquer. Ils sont partout mais on ne les chasse pas.

Spécialiste Valérien, le poète Kolja Micevic, serbo-croate nous a fait surtout apprécier un Valéry ni hermétique ni baroque mais un Valéry d’après la nuit de Gênes. Celle du 4 au 5 octobre 1892 où il affronte une tempête intérieure alors qu’une,  bien réelle agite le paysage à l’extérieur. Après cet épisode, il dira « Ne m’appelez plus poète dites le jeune homme qui s’ennuie ». C’est par le prisme de la musique que notre spécialiste et fondu génial du poète,  aborde à sa seconde « causerie » non universitaire,  nombreux extraits de la poésie en prose  du fameux Sétois. Avec un enthousiasme délirant,  enlevant son chapeau et brassant l’air, il nous lit sur du Mozart, le poème Le serpent.

Si l’on connaît surtout de Paul Valéry, son goût raffiné et musical du vers ainsi que celui pour le lettrisme et ses jeux, le poète serbo-croate a  mis en lumière sa fantaisie et sa simplicité. Une séance de lecture poétique musicale au son du luth de sa poésie en prose,  méconnue et qui nous a envoutés, bien installés sur nos transats dans cette petite rue en pente avec pour horizon,  le lointain marin.

Dans Poésie perdue,  Gallimard regroupe les poèmes en prose des Cahiers. C’est son quotidien et là, Valéry n’est ni abstrait ni précieux mais simple,  familier, doutant et hésitant. Touchant.

Puis une fin d’après-midi sur un vieux gréement avec un poète et un joueur de flûte Chypriotes. Nous avons entendu et n’oublierons pas  la fougue de ce jeune Tunisien enthousiaste puis du jeune Irakien exprimant la douleur, la privation de liberté et la torture mimant son poème tout en le lisant en nous tournant le dos.

Simon Attia le poète Israélien, sourd et muet a fait une véritable performance et déclenché chez de très jeunes poètes sourds et muets,  un débat. L’un d’eux s’inquiétait de la difficulté d’interprétation que suggère la langue  des signes, pour les entendants. Quelle histoire ou scénario y avions-nous attaché ? Le thème avait été compris par tous. Personne n’était frustré. C’est nous les intendants qui aurions pu l’être tant la traduction en mots avec pléthore d’adjectifs nous laisse supposer la subtilité et à la fois la complexité de signer. https://www.youtube.com/watch?v=QBy_tzLCwdQ

Les voix vives s’exportent. Elles auront aussi lieu l’an prochain à Ramallah et à Bethléem. Elles se font déjà entendre à Gênes et à Tolède depuis quelques années en juin et septembre.

Quel exotisme que cette petite ligne  de chemin de fer qui pour trois francs six sous me permet de caracoler de Toulouse à Figeac. Au retour dans le Lot, à partir de Toulouse, toujours en TER j’observe les pigeonniers pied de mulet  caractéristique de la région avec ce petit décalage dans la pente du toit, une sorte de saillie formant comme un deuxième toit, sorte de marche. A vrai dire, ils ont tous leur charme et je me rince l’œil. Beaucoup de tournesols entre Tessonnières et Gaillac  puis de vieilles cabanes dans des vignes à l’abandon que j’aurais tendance à qualifier de « gabignole » de gabinèla en occitan voulant dire hutte ou abri précaire trois ou quatre cheminées d’usines désaffectées, de brique rouge,  qui émergent des ronces

Peu de lecture  dans cette pause lotoise. Epicure en Corrèze  de Marcel Conche en folio. Philosophe de la nature, grande créatrice et conseillère, ce vieux monsieur côtoie en toute simplicité Héraclite, Parménide, Pyrrhon et bien d’autres. C’est dans les bois d’Altillac en Corrèze où il est revenu vivre qu’il a senti l’appel de la philosophie ou a en u la révélation. Ex communiste, pacifiste ; il croit peu à la politique et à l’exportation de la démocratie par la guerre et on ne peut qu’y souscrire. En pédagogue, il nous explique la différence entre morale et éthique. Cette approche des plus simple et savante à la  fois, encourage à lire d’autres écrits .Il cultive l’art de vivre en épicurien dans l’esprit de l’Antiquité, avec sobriété et modestie. Plaisir à la lecture d’ anecdotes savoureuses et de souvenirs personnels.

Palmyre,  l’irremplaçable trésor  de Paul Veyne. Cet historien spécialiste de l’antiquité et entre autre, auteur de Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?-, après la destruction de cette cité a voulu lui rendre hommage. Elle qui ne ressemblait à aucune autre de l’Empire romain, mélange de trois ou quatre cultures, nous dit-il. Le livre est dédié à l’ancien directeur des Antiquités de la ville, décapité en août 2015. La reine Zénobie, grande figure de la province romaine, a tiré de ma mémoire l’existence d’une vieille cousine qui, dans les années 70 à Cahors tenait une boutique de corsets. Imaginer la chaste Zénobie de Palmyre -aux dires des historiens-,  en corset m’a beaucoup amusée.Parfois l’esprit nous joue des tours alors qu’on se croit concentrés sur un  livre.

Retour en train à Paris, sonnée et somnolente. Un des derniers trajets avant le départ pour la campagne. Retour à mes tris et rangements.On avance.

Des heures élastiques, transparentes presque invisibles ; je les cherche et les perds. Matinées actives,  toniques et fraîches toutes fenêtres ouvertes ; Je n’entends pas de mouettes  et me laisse envoûter par le chant d’oiseaux au jardin. Un début d’août calme et aéré. Mais oui, je ne vais plus aller travailler et il me pousse des ailes.

La place village est en sommeil comme partie, elle aussi en vacances. Pas d’agitation, seulement le vent agitant les feuilles des platanes.

 

ELB

NB: tous les articles du même nom dans la page Ainsi va le jour