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Ce que je pourrais dire.

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Le temps des cerises approche, celui des certitudes n’est plus.  On avait perdu déjà une certaine insouciance depuis les attentats de 2001 et plus encore à partir de 2015 surtout lorsque l’on vivait à Paris ou dans n’importe quelle autre métropole. Mais nous sommes encore vivants puisque nous nous exprimons et continuons de vibrer par nos émotions au sujet de cette situation inconnue.

Nous témoignons tous d’une manière ou d’une autre de ce qui se passe et survient au travers de ce que nous éprouvons ou manifestons.

Le temps étiré, les heures lâches, parfois même prêtes à se rompre comme un vieil élastique usé. Voilà l’impression de cette dernière semaine du temps confiné. Nous apprécions davantage les bonheurs très ordinaires, les vrais peut-être parce-que fragiles. Les oiseaux vocalisent, le coucou très présent ces jours-ci, matin et soir avec une régularité de métronome, le pic vert soliloque dans le vieux chêne sans faire fi du moindre moineau. Les pies ont déserté le jardin, le geai aussi. Comme la boîte à trésors du petit garçon et tout d’un repli concentré, autant de petits bonheurs du quotidien que nous apprécions doublement en vivant en pleine nature. Historiettes, comptines, dessins et peintures sans oublier galets et cailloux, véritables talismans par écrans interposés, ces petits d’homme m’impressionnent toujours. En construction, modelés qu’ils vont être par des lieux, des événements, des livres, par leur famille, leurs amis et plus largement par toute personne croisée sur leur chemin et qui compteront.

Bien que je n’aie pas vécu comme mes aïeux ou mes parents, alors enfants-, la deuxième guerre mondiale, à près de 80 ans de distance, j’entends l’écho tout comme vous de cette période devenue historique quand une autre, celle que nous vivons, étrange comme inédite par nos habitudes, pratiques bousculées ainsi que par les réflexion et adaptation de l’esprit qu’elle engendre.

Ni frappés d’acédie ni d’énergie débordante mais nous sommes encore là et vivants. Dans Les animaux malades de la peste, La Fontaine écrivait : Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés.

Même si nous n’avons pas été touchés dans notre corps personnellement, nous sommes frappés c’est à dire un peu sonnés et conscients à présent qu’une nouvelle vie se profile, à apprivoiser, à appréhender. Habituellement, ces mots, nouvelle vie, sous-entendent un changement heureux, bien-être ou bénéfice pratique comme l’amélioration de conditions de travail ou tout autre changement positif. Bref, un aménagement agréable de cette vie, un plus pour le dire simplement. Nous savons que ce changement ne sera pas positif si ce n’est, et qui est à souhaiter-, concernant la gouvernance du monde et ses orientations nouvelles mais nous avons beaucoup de mal à envisager de vivre à distance au propre et au figuré.

Sans contact. Autrefois, entendre une caissière me dire : Sans contact ? me faisait hérisser le poil. Pourtant quelle facilité, ce paiement sans contact pour éviter la contamination.
Se tenir à distance, nous l’avons appris pendant ce confinement et saurons faire perdurer le geste en y   ajoutant les autres.

Le fait de ne pas avoir vu aussi souvent et de façon différente les personnes que nous côtoyions auparavant va sans doute changer quelque chose à la relation. Pour ne pas avoir voulu être trop intrusifs, passerons-nous peut-être pour peu compatissants. Ainsi, peut-être nous croiserons nous dans les parcs, les rues ou les chemins nous faisant un salut distancié et distinctif justement selon le degré de proximité que nous entretenions avant l’arrivée de la bête. Il pourrait y avoir le salut strict, le salut cordial, le salut un peu plus appuyé, amical voire plus chaleureux. Ou plus de salut ? la personne masquée n’étant pas toujours reconnaissable.

De nouveaux codes, en somme et une vie plus tout à fait ordinaire. Une vie toute nouvelle à adopter.

A y réfléchir et beaucoup d’intellectuels depuis bien deux mois, nous y invitent et nous y aident si tant est que l’on y soit sensibles plus qu’à l’ordinaire-, il apparaît clairement que l’épisode interroge tout le monde. Obéir à sa conscience, ses convictions intimes plutôt qu’à la pensée communément admise, la doxa pour  emprunter un peu au vocabulaire savant. C’est ce que nous dira ou fera l’avenir. Faire comme avant, comme s’il n’était rien arrivé, comme si le Covid 19 n’était pas venu troubler nos vies.

Quel contraste entre l’explosion du printemps, passant par les iris qui ont fait leur festival, la glycine indolente qui a pris la pause, les pivoines fières qui ont dû courber l’échine sous le vent et la pluie-, et le repli exigé par la pandémie. Je sais la difficulté d’un très grand nombre cantonné à quelques mètres carrés en ville. Quel décalage entre une nature échevelée, libre et qui éclate outrageusement alors qu’une ambiance de fin de partie ou de fin du monde pour les plus pessimistes-, nous talonne avec ses injonctions nouvelles. C’est à ce prix que nous préserverons notre santé physique, la psychique et la morale étant à notre charge ou ambition. Il faudra être forts.

Comme pour tout le monde, mon périmètre géographique est restreint et les confins sont très vite atteints. Une heure de marche quotidienne à un kilomètre autour de chez soi lorsque l’on est à la campagne permet de chaque jour mesurer l’explosion de ce drôle de printemps et de photographier peut-être un point bien précis comme un bout de chemin qu’ourlent les ombelles de cerfeuil ou un arbre dans lequel j’ai observé un oiseau. Voyager et observer sans bouger de chez soi.

Nous ne rapporterons pas de souvenirs de contrées lointaines et exotiques, je suis loin d’être une grande voyageuse-, mais nous n’aurons pas alourdi notre empreinte carbone. Je me suis réjouis que les eaux à Venise soient à nouveau claires et que les poissons frétillent dans la cité des Doges.

Je me suis réjouie aussi de l’arrivée de dauphins à l’entrée du port de Sète.

Quand nous chanterons le temps des cerises…

ELB

 

Lectures possibles: La peste de Camus, En attendant Godot de Becket
                      Voyage autour de ma chambre de X de Maistre

Ce que je pourrais dire.

illustrationGHV. Chute d'Icare

 

A un de ces quatre !  Oui, à jeudi en quinze ! Non, pour moi, à dans un mois ! Quatorzaine, quarantaine ? Deux à trois mois ! A plus !

Nous vivons une drôle de guerre. Un moment particulier. Cela n’est pas banal et je n’ai pas envie de rater l’épisode. Tout à coup libre de son temps à ne plus savoir qu’en faire pour certains, sujets à l’ennui et pour d’autres à l’inverse, plein de promesses. Nous sommes encore avant le pic qui va sérieusement entamer notre moral. Saurons-nous-si nous le pouvons-, tirer profit d’un intervalle peut -être riche d’enseignement sur nous-même et notre capacité à vivre différemment? Nous sommes dans une sorte d’expérimentation d’un temps inconnu.

Confinés, pour ne pas faire circuler le coronavirus et freiner sa propagation. Déplacements, activités, réunions diverses et variées ; tout annulé donc reporté à plus tard sous de meilleurs auspices. Justement le virus va nous obliger à faire une pause, à réfléchir autrement.

Cette période pointe nos manques et en même temps ébranle nos certitudes ; tout à coup tout vacille et nous semble fragile, nos vies, d’abord. Je mesure la chance que nous avons de vivre en pleine campagne au milieu des arbres et de maints petits chemins ou sentiers à fouler.

Pour ma balade matinale, j’ai croisé une personne ; distants d’au moins quatre mètres, l‘un s’appuyant sur son bâton et l’autre contre un arbre, nous avons forcément évoqué la pandémie et la façon dont nous ressentions le moment si étrange que nous sommes en train de vivre. Le même mot est revenu sur les lèvres, fiction, l’impression d’être en pleine fiction sauf que nous la vivons et différemment de celle d’un quelconque livre. Il n’y a pas de précèdent dans notre histoire d’adulte à la retraite, depuis peu.  L’épidémie de 1968, nous étions adolescents et les moyens de communication contrôlés, nous n’en avions jamais entendu parler jusqu’à ces dernières semaines malgré ses 40 000 morts. La TSF ainsi que l’ORTF encore balbutiante pour la précédente, celle de 1957 qui avait touché 9 millions de français et fait 100 000 victimes-, n’avaient pas l’arrosage médiatique actuel.

L’insouciance du trop jeune âge et le manque d’information nous ont épargné le stress-, mot que l’on n’employait pas à l’époque.

Depuis que nous avons commencé à tourner les pages de cette histoire, hélas bien réelle et au fur et à mesure que l’on avance dans le scénario, nous aimerions ne pas avoir à affronter le tsunami annoncé mais plutôt, déjà l’avoir passé et n’avoir qu’à tourner la dernière page comme celle d’un livre à l’eau de rose avec son happy end.

Quant à l’espoir nourri dû à ma naïveté-je ne suis pas la seule-, lors de notre conversation la personne plus pessimiste, me disait que malheureusement nous ne tirerions probablement aucune leçon de cet épisode. L’homme est ce qu’il est, me dit-il en vieux sage.

Je veux y croire encore. Je voudrais que cette période insolite, car inédite, engendre des ressources insoupçonnées de la part de chacun et nous permette de revivre autrement. Elle nous oblige déjà à la solidarité et nous fait prendre conscience de l’éphémère de nos vies et nous rappelle que nous sommes mortels. Nous avons poursuivi notre marche en nous disant que si nous nous retrouvions sur les chemins après la fin de la pandémie, ce serait bon signe.

Drôle de temps direz-vous ! Il y a 10 jours, comme un air de jazz, ça swinguait et ça tordait le verbe dans le foyer rural d’un village tout proche. On fêtait Boris Vian. Facétie, jeux de mots, cynisme, désespérance, légèreté, sérieux, coquetterie sans oublier sa « loufoquere », tout le monde semblait gai et chacun a pu y trouver son compte avec en prime un duo de musiciens inspirés.  La littérature et la musique peuvent être plus que jamais, deux grandes consolatrices et compagnes sûres.

On va essayer. Et, Tenez-vous fiers ! comme disait un vieux monsieur de mon village.

 

ELB

 

 

Ce que je pourrais dire.

Mai battu par les vents et mouillé à souhait avec un ciel qui, à intervalle régulier a menacé et malmené les pivoines et les derniers iris, nous a quitté. Juin paraît tout aussi capricieux. Hier au soir, seules les cerises plus petites et rares, cette année, donnaient une touche de gaieté au ciel chargé d’orage  après quelques jours de forte chaleur. Balai d’oiseaux de toute sorte tôt le matin ; c’est le spectacle qui me ravit au moment du petit déjeuner. Au menu : froissement d’ailes dans les haies, chuchotement des arbres et chants multiples. Le coucou se fait entendre surtout le soir tandis que le matin, geais, pies et merles piquent du bec de-ci de-là . Deux petites sittelles dévalent le tronc du cornouiller qui fait un toit naturel à la petite cabane improvisée.

A l’entrée, juste avant la petite montée, le petit remblai de terre émaillée de coquelicots éclatait de vitalité sur la terre. Ce saupoudrage de rouge vif renforçait le vert de l’herbe grasse du printemps. Hélas, il y a trois jours, un gros engin a tout fauché !

L’herbe tenace à enlever qui pousse très vite et envahit les deux petits massifs et plate-bande. Deux herbes particulièrement « collantes » et qui s’accrochent dont je ne savais le nom prolifèrent : la garance voyageuse -n’est-il pas joli nom -, et le gaillet gratteron grâce à la connaissance botanique de B et D. Le potager bien rangé et ordonné semble tout échevelé après l’averse de grêle et le vent d’fou d’hier. En bordure les chardons et fleurs de la jachère de l’an passé, revenus, n’ont pas encore éclos qui vont réparer un peu ce désordre ; des pavots se sont ressemés qui rognant un peu adoucissent la plate-bande. La nature généreuse propage sa verdure et sauvagement s’installe le chèvrefeuille formant alcôve sous les plus vieux chênes même le rocher forme une banquette improvisée. J’ai tant arraché d’herbe dite mauvaise et un peu sarclé la terre que j’ai eu, parfois, l’impression d’avaler chaque journée comme une bouchée de nourriture mal mastiquée. Tout a été trop vite ces dernières semaines et je n’ai pas toujours su tout apprécier mais c’est aussi ça, la vie.

Lorsque l’on pense à celle de nos aïeux, ignorée ou oubliée, elle était pour la plupart, faite d’heures besogneuses et de sommeil de brute tant la fatigue harassait les corps, le soir tombé. On les a connus ou pas et aimés peut-être sans même le savoir.

Puis le travail éclairci, tout semble plus facile et comme on aime musarder, avec un cœur léger de printemps, j’écoute les Gymnopédies d’Érik Satie qui sera au programme du festival de Frayssinhes à côté de Saint- Céré. A la fois délicat et frivole presque insignifiant. Je me souviens avec ravissement de la découverte de ses maisons musée et le parcours ludique qu’égrenaient sur notre passage des signaux audio à Honfleur. Je sautillais comme une enfant. Il n’y a parfois que Debussy pour suggérer telle insouciance. Je ne connais rien de plus aérien. Appelée en son temps musique d’ameublement, comme il le disait lui-même-, j’y ajouterai bien alors du Matisse décoratif et coloré avec un balcon donnant sur une mer lointaine.

Pour casser le train- train, trois jours de balade, à baguenauder en Nouvelle Aquitaine, la toute proche voisine, avons visité les Jardins de l’imaginaire, marché du samedi en Périgord et bastide ou halle et château en Gascogne comme en contrée étrangère. Et sans le savoir, passé tout près des racines de Michel Serres qui venait de mourir. C’est sur la route que nous l’avons appris. Il n’était pas que « le ravi du PAF » comme le nommait certain à qui justement manque l’optimisme qu’il avait bien, ce sémillant adolescent toujours dans l’étonnement quant aux dernières découvertes et avancées scientifiques sans oublier de s’indigner quand il était nécessaire. Il était une sorte de repère du temps qui veillait à l’évolution et la transformation du monde, le nôtre et nous le rendait moins hostile sachant toujours faire la part des choses et cette pensée philosophique positive risque bien de nous manquer.

Tout juste un an après le centenaire de sa naissance et au moment où Gary entre en Pléiade comme on entre en religion, beaucoup le découvrent ou redécouvrent.  Bien sûr tout est à lire mais en priorité, La nuit sera calme, un entretien imaginaire-, dans lequel il met en exergue les valeurs féminines grâce auxquelles serait sauvée la civilisation. Son premier roman Education européenne.   Un roman d’apprentissage, au centre duquel un adolescent Polonais est en pleine seconde guerre mondiale et vit en résistant. Lui qui en 1956 s’intéressait déjà à l’environnement, écrivait son plaidoyer contre la disparition des éléphants, Les racines du ciel qui aura le prix Goncourt ; le second prix Goncourt avec comme pseudo Emile Ajar (Paul Pavlowitch), supercherie et pied de nez à la critique le confirme dans son personnage fantasque, multiforme et complexe mais combien précieux pour la littérature française.

Alors que Huguette est rentrée de Naples nous faisant maints cadeaux par textes et photos, des amis, me parlent, très enthousiastes d’un écrivain Italien qu’ils viennent de découvrir. Erri de Luca. Napolitain, justement et du quartier de Montedido sur lequel il a écrit merveilleusement ; la plupart de ses livres ont un côté autobiographique, une part de récit. Le premier qui l’a fait connaître en France, Une fois, un jour édité chez Verdier, qui ose et prend toujours des risques. Cette audace de publication date de 1992 ensuite les Editions Rivages puis Gallimard en folio l’ont réédité sous le titre-traduction littérale de l’original-,  Non ora, non qui c’est-à-dire Pas ici, pas maintenant.

Comme bien souvent lorsque l’on découvre un auteur qui nous enchante par une écriture légère et poétique comme l’est celle de Erri de Luca, on reste attaché au livre qui nous l’a fait connaitre. Me concernant, c’était celui-là, son premier. Il m’a apparu comme le pendant au livre de ma mère de Albert Cohen. Erri des Luca a depuis reçu de nombreux prix dont le prix Europe

A lire sans modération ; les amis qui m’ont dit leur bonheur que je lisais dans leurs yeux tant ils étaient encore sous le charme de ce qu’ils venaient de lire : Trois chevaux

 

ELB