Archives de tags | lectures

Ainsi va le jour. 10

FILLETTES1Deux

Comme tous les matins ou presque, à l’angle de la rue Caulaincourt, à la fin de la longue montée de la rue Tourloque, le même petit groupe de jeunes gens, beaux et légers dans la lumière de ce début de journée. Ils prennent leur pause, devant le même immeuble, la même fenêtre, gobelet de café à la main ; l’un d’eux serre son clope entre deux doigts. Sa fumée bleuit légèrement l’air. Une vielle dame les observe et semble s’en divertir.

L’on pourrait croire qu’ils parlent de l’actualité de ces dernières semaines : de la sortie antisémite de Le Pen, de la réélection mascarade de Bachar qui amnistie tous les crimes ou de l’élection démocratique du nouveau président de l’Ukraine et du problème gazier malgré le réchauffement avec Moscou, ou encore des migrants qui meurent avant Lampedusa ou après, de la grève des cheminots qui s’étire ou encore la guerre des djihadistes au Moyen Orient. Je n’ai entendu que mots barbares et acronymes relatifs à leur travail, je suppose.

Je ne sais s’il en est de même pour vous mais on ne peut parler de quelque sujet d’actualité que ce soit ou émettre un avis, ou encore essayer de comprendre ce qui se passe, sans se heurter comme à un mur. Il y a un blanc, un silence. Un ange passe… disait-on. Je trouve qu’en cette période, ils sont très nombreux, les anges.

Plusieurs attitudes. Ou les gens ne relèvent pas, faisant semblant de ne pas avoir entendu, ou bien, ils ne se sentent pas concernés. Mieux…ils glissent, l’air de rien sur un autre sujet comme le Mondial. C’est facile en ce moment. Et on saute ainsi du festival de Cannes au tournoi de Roland Garros puis à la Coupe du monde. On n’a rien vu, rien entendu. Chacun sait s’il le veut mais garde son quant à soi. Blasé ne croyant plus en rien et surtout pas en l’homme ? Peur de dire ce que l’on en pense, ce que l’on en comprend de ce monde compliqué et il faut le dire de plus en plus complexe. Il vrai que face à cela nous sommes bien désarmés.

Mercredi, au square où je mange ma salade et mon fruit, des enfants que baigne la lumière du soleil, jouent, tranquilles. Descendue entre le feuillage des arbres, avec ses taches tremblantes, cette lumière rend fébriles leurs petits corps. On les croirait fragiles mais ils sont forts et pleins déjà de la vie qui les attend. Les grands parents qui les gardent ce jour-là ont dû laisser dans un monde déjà fané, des souvenirs ou des albums abîmés par une inondation ou plusieurs déménagements.
Ils ont quelque part, dans l’ombre, une vie, celle que l’on croit pouvoir deviner puis aujourd’hui, celle que l’on voit et qui continue d’inventer. Les petits-enfants les rassurent-ils ou au contraire leur présence leur fait-elle prendre conscience de leur fragilité devant cet avenir qui n’en finit pas de rétrécir ? Quelle part d’eux-mêmes voient-ils se prolonger dans leur descendance ?

En sortant du square, je croise un vieux monsieur appuyé sur sa canne à bec d’argent. Et puis je pense à la bonne humeur et l’énergie que procurent le chant, la difficulté à prendre en compte la voix de l’autre quand la sienne propre vous échappe encore. Elle me surprend agréablement parfois et j’en accepte les sautes d’humeur.

Dans les déambulations mentales que me procure toujours au retour, la descente sur les pavés de la rue Etex que je dévale comme une dératée, je passe devant les Blondes Ogresses. J’ai failli les oublier!

J’ai donc fini par voir Denise jardinière. C’est un lundi, il y a deux semaines que j’ai eu ma place. Pas de Blondes Ogresses : toujours absentes. C’est leur mère qui officiait. Je ne désespère pas.
On frappe à la porte et l’on est accueilli par Denise elle-même dans une ambiance d’encens et de pénombre semi religieuse semi déjantée. En vieille et sèche gouvernante ou sorcière à l’air timorée et bizarre, pour le moins. Elle va et vient, inquiète. Elle devient menaçante envers le spectateur, le teste à tel point qu’on se demande si c’est de « l’art ou du cochon ». Puis on se laisse embarquer dans ses frasques et ses réactions inattendues. On finit par se laisser bousculer.
Seule, une heure sur scène et dans la salle. Une heure avec Denise ; la jardinière ne viendra pas, finalement. Il faut qu’elle endorme le rejeton de Madame et qu’elle s’occupe du public. Drôle et très touchant.
Au bout du compte, surprenant et touchant. Je ne révèlerai pas la fin. Drôle de jardinière que cette Denise-là. Il faut y aller. Ayant raté la centième, j’ai assisté à la cent unième. Restent les séances de rattrapage du 30 juin et du 7 juillet.

Sortie du métro et toujours surprise par la lumière qui m’attend, en passant devant le fleuriste de la place, le parfum des lys me fait penser à Camille dont c’est la fleur préférée. De l’autre côté de l’atlantique, que respire-t-elle à ce moment précis ?

Je finis la lecture en Italien de Soie, Seta d’Alessandro Baricco que j’avais savouré comme un bonbon, il y a presque quinze ans. Petit moment léger et détaché du temps. Si vous ne l’aviez pas lu, je vous le recommande en folio. Demain, pour rester dans le bonbon et le texte très court, ce sera Et il dit d’Erri de Luca, en folio aussi.

Ce soir, nous allons chez Jean et Texia, la Chilienne si heureuse que son pays ait gagné le match contre l’Espagne. Je ne suis pas le Mondial mais je peux comprendre son enthousiasme.

Vive l’été!

ELB

Lien avec  ainsi va le jour 9

Lien avec ainsi va le jour 8

Lien avec ainsi va le jour 7

Hasard et lectures

didierdecoinIllustration .

Je l’avais oublié et voilà qu’il se rappelle à moi par cette couverture vue tout à l’heure à La Maison de la Presse.
Son dernier livre : La pendue de Londres 2013 que je n’ai pas lu.
Il s’agit de Didier Decoin, le fils du cinéaste, Henri. Scénariste lui-même et membre de l’Académie Goncourt. J’ai eu ma période et cela date. Si vous aimez les histoires bien contées et bien écrites, il faut le lire.
Trois ou quatre romans et essai de cet auteur que j’avais particulièrement appréciés :
John l’Enfer, Abraham de Brooklyn, Autopsie d’une étoile, Béatrice en enfer
Puis je me suis détournée de lui pour regarder ailleurs, découvrir d’autres auteurs. En voyant tout à l’heure cette affiche, un pan de ma jeunesse a resurgi. Quelle infidèle ! Je vais peut-être lire son dernier.

Le fait divers inspirateur du dernier roman de Didier Decoin– La Pendue de Londres 2013 reprend la dernière pendaison d’après-guerre d’une prostituée qui tua par amour et pose apparemment la question de la peine de mort. C’est ce qu’en dit l’entrefilet de l’hebdomadaire, à l’étalage.
Béatrice l’enfer 1984, essai, sorte de plaidoyer. L’auteur s’inspirait déjà d’un fait divers, à savoir cette française, dans les années 80 qui avait été condamnée à mort en Malaisie pour trafic de drogue. Il voulait tenter de la sortie de cette geôle et y a d’ailleurs contribué tant le livre a eu du succès et a pesé dans le fléchissement des autorités du pays.
Abraham de Brooklyn Seuil 1972 chante la naissance de New York. Un jour, fin XIX siècle on décide de relier New York à Brooklyn par un très grand pont. Ceux qui participent à sa construction sont en grande partie des immigrants dont un Français, Simon et sa femme. La rencontre d’une jeune Américaine considérée comme sa fille avec un amour singulier, va l’amener –avec sa femme-à chevaucher l’immensité de plaines et de déserts pour la protéger de la police car évadée d’une prison. Il croit pouvoir la sauver. Arrivés à Chicago, l’affaire n’est pas aussi simple.
John l’enfer Seuil 1977 Goncourt annonce l’agonie de New-York .Tous deux en points Seuil. Un laveur de carreaux sur les gratte-ciel à New York, John l’Enfer, un Indien Cheyenne. Il pressent la fin de cette ville pour laquelle il éprouve à la fois une fascination et une répulsion car trop souvent l’opulence côtoie le plus grand dénuement.
Autopsie d’une étoile Seuil 1989 Le portrait d’une femme, à travers la rencontre, après la mort de celle-ci, de deux hommes qui l’ont aimée et avec laquelle ils ont attendu la naissance d’une étoile dans un observatoire de la Cordillère des Andes. Souvenir ému autant par l’attente de l’étoile que par cet amour pour une même femme.
Et si vous en redemandez, il y a aussi :
La femme de chambre du Titanic Seuil 1991 racontant une histoire d’amour fantasmatique entre un docker et une femme de chambre embarquée sur le Titanic dans l’espoir d’une vie meilleure. Riche en rebondissements, et qui témoigne d’une imagination puissante.
La force de Decoin, outre sa grande imagination et le fait de réunir tous les ingrédients d’un bon grand roman populaire, est le pouvoir de permettre à ses personnages-tirés de faits réels ou fictifs- de continuer à vivre.

Le fait divers a nourri la littérature et continue. Il n’est pas seulement l’apanage du polar ou du roman noir. Au XIX siècle, pour des écrivains tels Maupassant, Flaubert ou Zola et Balzac, le fait divers est une mine. S’inscrivant dans une intention plus réaliste, ce type de roman éclaire le personnage en essayant d’en expliquer les ressorts psychologiques et le chaos d’une vie.
Aujourd’hui, beaucoup plus près de nous : Eric Holder, Philippe Besson, Amélie Nothomb, Jean Teulé, Emmanuel Carrère, pour ne citer qu’eux, l’utilisent ou l’ont utilisé comme base d’un roman ou d’un récit.

Arrêtons-nous sur Emmanuel Carrère avec la classe de neige ou encore l’adversaire 2000, plus récent. Inspiré par l’histoire d’un faux médecin devenu meurtrier de toute une famille, la sienne et qui a réellement existé et donne lieu à une étude de comportement et une interrogation quant au pourquoi de celui-ci. La psychologie du personnage, avec ces identités doubles, en souffrance est toujours étudiée avec minutie ; le fait d’aller à la rencontre d’un autre et de sa vie et de parvenir à nous intéresser de la sorte est toujours une prouesse. Le secret, le mensonge et ce silence si lourd au fil des pages…
Je suis toujours étonnée par la grande capacité de cet écrivain à entrer dans une psychologie tortueuse et souffrante, en faisant preuve d’empathie et avec un grand talent. Son écriture concise est percutante. Depuis une décennie et à la faveur d’une origine maternelle russe, il s’est intéressé à son histoire et par ricochet à celle de la Russie. Le dernier livre que j’ai lu de lui, Limonov 2011, n’est pas une fiction mais un récit à la première personne comme l’Adversaire. Carrère raconte ici la vie de Limonov, poète fantasque, sale type, hors cadre, politique un peu inquiétant dans cette Russie contemporaine que décrit du même coup l’auteur. L’ambiguïté du personnage nous maintient en haleine. Très intéressant !

Tous ces écrivains qui ont en commun le goût pour le fait divers ont cette faculté à étudier et traquer dans ses replis tortueux, la psyché complexe de leurs personnages donc de l’homme. En somme de tout un chacun jusqu’au point de rupture qu’atteignent certains, les plus fragiles. Ce que l’homme est en lui-même, au plus profond.
Le fait réel, côté sordide écarté, présente une vraie matière humaine, intéressante. De plus, il est le reflet voire le symptôme d’un mal plus profond de la société.
Je me suis laissée embarquer et voilà où m’a conduit Decoin ! Emmanuel Carrère est aussi scénariste.
Tout Emmanuel Carrère est chez POL et en folio pour ce qui est du poche.
Didier Decoin est en Points Seuil pour le format poche.

ELB