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Haïku du soir.

 

Papillons de mousse

Mes yeux ascenseurs se noient-,

Hypnotique neige!

 

ELB

Ce que je pourrais dire.

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De trop longs jours au ciel paresseux et l’infatigable pluie, tenace pluie. La lune qui se fait rare, les étoiles peu convoquées. Ce temps des ciels lents et embourbés a du mal à nous persuader de la venue d’un printemps que préparerait l’hiver. Les ruisseaux traversant mollement les prés ont gonflé jusqu’à noyer les arbres seuls les peupliers s’en sortent bien qui ont leur tronc de grand échalas. Puis, dans un jardin, au pied du tilleul, sur un talus ou dans une combe, les perce-neige ont pointé, bien plus tôt que d’habitude comme un peu à l’abri des morsures du froid. Blanche clochettes malmenées par le vent.

Oublié, filé comme l’air, le temps d’une année avec le défilé des saisons depuis longtemps occulté par l’agitation urbaine. L’âpreté du paysage d’hiver redouté fut plutôt une redécouverte. Une nouvelle respiration. Je n’ai pas pensé à courir au fond du clos de mon enfance, en décembre, pour voir si les nèfles étaient mûres ; des fruits qu’il fallait cueillir par grand froid, ratatinés et noirs pour qu’ils soient mûrs.

Nous avons trouvé notre dernier point de chute, maison, lieu de vie. Je ne sais. Nouveau déménagement en vue et le dernier, en principe. Toujours sur le causse et près de la maison provisoire, un  jardin et une partie sauvage, glèbe de rochers et de chênes où des petits-enfants feront peut-être une cabane.

La rumeur du monde, toujours la même-, bruit plus ou moins fort et plus ou moins méchant. Les migrants posent toujours problème aux Etats qui ne veulent admettre que c’est à tous que la solution doit être prise pour qu’elle soit adaptée.

On ne peut s’empêcher de penser à de grands penseurs écrivains comme Montesquieu ou Montaigne ; le premier avec son :  Comment être Persan ? et grâce à l’échange de lettres entre Usbek et Rica, Les Lettres Persanes-,  dénonce déjà au XVIIIème siècle l’asservissement des hommes et observe de manière cinglante la société européenne.  « …le droit des gens est naturellement fondé sur ce principe que les diverses nations doivent se faire dans la paix le plus de bien, et dans la guerre le moins de mal qu’il est possible, sans nuire à leurs véritables intérêts. » Il est amusant de voir que l’auteur De l’esprit des lois ait pu écrire : « Les mœurs font toujours de meilleurs citoyens que les lois »

Montaigne quant à lui, deux siècles plus tôt-, s’interroge dans Les Essais sur la condition de l’étranger et arrive à nous faire penser à la bizarrerie qui enferme ce qui est proche relevant les incohérences et paradoxe de la civilisation.

Qui est le « barbare » ? Qui est le « sauvage ?

Invoquant l’indien « barbare » il écrit : « …or je trouve, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage »

La vie de chacun, cousue d’un même fil et dont les bords se rapprochent ou s’éloignent selon que la période est faste ou non car tout un chacun, à des degrés divers, se débat avec sa vie ; la leur décousue, celle des migrants-, qu’ils recousent inlassablement mais rien n’est définitif. Ils doivent la rebâtir sans cesse.  Il faudrait faire avec l’autre et compter avec lui plutôt que sans lui dans un même monde divers. Colère et impuissance.

Retour en train de Toulouse où les violettes avaient fleuri au jardin d’Arthur et d’Oskar. Gare, les personnes qui l’arpentent, lieu fascinant où l’on se croise, se perd ou se retrouve, rencontres fortuites et selon le cas, il y flotte un air de légèreté ou de gravité. Mon regard glisse dans le paysage que j’habite au rythme de la pluie dégoulinant de l’autre côté de la vitre. Juste à l’approche de Cahors, dans les anfractuosités de la roche grise comme autant de fissures du temps, affleurent des images des années lycée. Soudain le bruit d’une page tournée me ramène à la réalité. Le jeune homme assis sur le siège à côté du mien, tout comme les deux garçons observés dans le tram la veille, lit Games of Thrones. Je songe au papier et à sa texture ainsi qu’à son odeur ; cela ne semble pas  manquer  à cette personne d’un certain âge, dans le carré en quinconce, avec sa liseuse. Le soufflet au bout du couloir, balancé par les secousses émet des soupirs et des râles à la cadence de la machine. Les fenêtres salies ou rayées renvoient les reflets des jardins tremblotants ou des toits semblant fondre sur le paysage.

Ces derniers jours, la pluie faisant moins rage, on réentend les oiseaux et les premières pâquerettes et jonquilles trouent les jardins de couleurs qui nous feraient presque croire au premier printemps. Totalement inespéré, tant le bruit apaisant de la pluie en était devenu obsédant, un soir le couchant  nous gratifie de nuées rosées et orangées.  Le zouave du pont de l’Alma continue à prendre l’eau et les Parisiens s’inquiètent avec lui qui observent la hauteur de la Seine.

Des amies du café du samedi s’apprêtent à partir en voyage. A leur retour, nous pouvons espérer un printemps timide mais les jours auront rallongé. Quant à celles qui restent là, sur le plateau calcaire, dont je suis, nous continuerons à marcher dans les pas d’un hiver caussenard dont la lumière grandit un peu tous les jours.

Hier au soir rentrant d’un concert de jazz vocal surprenant et tonique, je notais que les étoiles étaient de retour dans notre ciel et nous convieraient de nouveau à la rêverie ou à la réflexion.

 

ELB

Illustration: Page de carnet,crue dela Seine du,28/2018 ; détail .GHV

 

 

 

Ce que je pourrais dire.

érables

 

Je n’avais pas lu de prix Goncourt depuis bien longtemps et j’y ai pris du plaisir. Un récit allègre, vif, court,  acéré de pointes d’humour grinçant. Une histoire des petites affaires entre amis peu recommandables dont les noms résonnent encore dans la capitainerie de l’industrie européenne allemande au cours des deux mois très spéciaux, à savoir février et mars 1938. La genèse des atrocités à venir.

La lecture du dernier Modiano,  toujours aussi troublante avec cette réalité aux frontières du rêve ou l’inverse, perdu au milieu de ces négatifs superposés qui à la fin pourraient clarifier un peu l’affaire, ce mélange de faits vécus et l’impression de les avoir vécus ainsi que ces chemins laissés au profit d’autres quand  à l’époque,  on était sûr de n’en avoir eu qu’un seul : aucun choix puis un jour:  Stop ! Arrêt ! On entre dans la vie et on croit prendre sa destinée en main sauf que,  vingt ou quarante ans plus tard quelques papiers pelures reliés par un trombone rouillé  se rappellent à notre mémoire. Les souvenirs n’étaient qu’en sommeil. Un peu de cette réalité dont on ne sait plus tard, si elle avait été vécue ou rêvée.

Pour reprendre souffle, j’ai entrepris la lecture de Dans mes pas de Jean-Louis Etienne, médecin explorateur qui de passage non loin de sa terre d’enfance, passait à la librairie à l’occasion de manifestations.

La mort de Françoise Héritier, anthropologue dont le maître fut Claude Lévi-Strauss m’a peinée aussi . Chercher encore cette balance, cet équilibre masculin féminin . Elle a porté une grande attention aux prisons ainsi qu’à leur rattachement au Ministère de la Santé et à la condition des femmes comme Simone Veil et Germaine Tillon l’avait demandé pendant la guerre d’Algérie. Elle nous a expliqué comment symboliquement s’est construit la différence des sexes. Que des femmes au cube!

Deux balades avec Huguette pour quelques jours dans le Lot, dans la petite vallée de Meyronne une belle lumière blanche et oblique en milieu d’après-midi et d’une jolie citerne au toit de lauzes restaurée. Le chemin des vaches. La deuxième sur le causse pur, celui du triangle étoilé avec ses puits, ses cloups(dolines) et ses lacs de St Namphaise du nom de l’ermite qui au VIII -ème siècle creusa sur le sec plateau et en forêt de la Braunhie de petits puits pour abreuver les brebis. Ni côte ni pente,  terrain plat avec un horizon à 360°. Inspiration.  Des traces ténues mais réelles d’une vie ici, il y a longtemps. Peut-être, une activité de forge ; le hameau las Fargues soit les forges en occitan nous le laissent supposer. Une mine de fer vu le relief du terrain et ses excavations ou trous creusés par l’homme. Restes de soubassement de maisons.

A l’arrivée une lumière claire qui arrose les toits de Reilhac avec au premier plan un vert du même coup plus sombre, me fait remarquer Huguette.

Je ne connaissais du Quercy que les dolmens, nombreux et voilà que pour la première fois, rentrant de Figeac un panneau m’indique Le menhir de Bélinac. Au bout de la petite route, vers un chemin. Peu nombreux en tout cas et il n’en resterait qu’une vingtaine au grand maximum. La majorité d’entre eux ayant servi aux constructions des indigènes. Il est penché,  comme soucieux ; Son ombre, sous le ciel si bleu, ce jour-là, en adoucît la silhouette. Un couple d’amoureux se berçait à sa base.

Sans druide ni barde, la bourre blanche de lianes sauvages recouvrant le dessus des haies contraste avec les couleurs fauves des arbres. Des bruits de bêtes dans la haie, celui des lapins ainsi que les derniers oiseaux avant la nuit. Les mots tus sont en semailles. A présent c’est l’hiver, la nature se dénude sous la pluie. Le froid a gagné. Resserré le jour, aussi. On peut encore sentir le moelleux de la mousse sous les pieds ou la souplesse du tapis de feuilles râtelées. Pour combien de temps?

On pense toujours qu’on a tout le temps, tout son temps mais on ne peut y échapper ; on ne peut rien y faire et on le sait bien. Un temps resserré parfois sur la tristesse d’une nouvelle ou au contraire,  un moment de poésie.

Et ces jours-ci, à la faveur d’un état grippal mais pas tout à fait, la fameuse influenza hivernale, clouée sur mon canapé sous la couverture, entre tisane, miel et clémentines dans l’attente d’un rendez-vous médical, ne pouvant ni lire ni regarder un documentaire  à la TV en raison d’un mal de tête persistant voilà qu’avec le ciel aussi léthargique que paresseux, j’ai vogué dans les airs. De mon petit observatoire en position allongée, j’avais pris mon parti de cette panne de mon corps et avais donc tout loisir de profiter ce que m’offrait ces deux rectangles transparents ouverts sur le jardin.

Ils cadraient un morceau de l’un des deux tilleuls. Mes yeux traînaillaient, rêvassaient dans la vie familière de la brume froide de décembre. Un an juste que nous sommes, après 35 ans-, redevenus Lotois et ce ciel fatigué auquel je m’associais, m’offrait un spectacle hypnotique et rassurant car fait de figures géométriques que forment ces croisements de grosses et petites branches démunies . A l’instant où je le note, j’aperçois un triangle rectangle puis un isocèle que mon œil et cerveau enregistrent et j’ai l’impression que cela me fait du bien. Ce jeu d’ équilibriste dans les arbres participe à l’harmonie des formes environnantes qu’offre presque sans rien faire, la nature. C’est réjouissant, jouissif même. Il est heureux finalement qu’au moment de l’année où la lumière décroit le plus, les arbres se dépouillent pour la mieux laisser passer nous laissant entrevoir davantage de ciel et permette de redécouvrir un petit hameau niché au creux d’un val que l’on aurait oublié ou un pech embrumé.

Après de si beaux jours de froid givré qui ont sublimé le vieux plateau calcaire, l’absence totale de feuilles, un ciel plus gris que de raison nous invite à circuler au milieu de ces figures que d’invisibles acrobates semblent avoir dessinées de la pointe acérée de leurs chaussons, traces subtiles entre les ramifications de l’arbre noir en repos.

A l’occasion de l’hommage populaire rendu à Johnny Halliday, Du pain et des jeux aurait dit pour la énième fois, ma grand-mère qui n’en connaissait probablement pas l’auteur. Elle l’aurait du reste associé plutôt à Néron ou César, qu’elle exécrait-, qu’à Juvénal. Je l’ai, moi-même vérifié. Un peu trop, ne trouvez-vous pas ?  Un tel désarroi ou un tel besoin de communion autour d’une idole érigée presque en héros national.

Qu’en penser ? Voilà qu’on a plaint les fans pour avoir passé la nuit dans le froid afin d’ être aux premières loges devant l’église de la Madeleine ! Des SDF sont morts de froid et des enfants, migrants ou pas dorment dehors. Tout est égal ou serait en train de le devenir ?

Je viens de lire et de voir dans Courrier international, grâce au reportage du photographe Ecossais, Ed Jones, que le jouet le plus répandu au Bangladesh, dans les camps de réfugiés Rohingya, était le  bouchon de bouteille en plastique suivi par le pistolet en plastique signifiant que la famille est là »… depuis plus longtemps et a pu en faire l’achat ». S’ensuit toute une galerie allant du handspiner à la lame de rasoir en passant par le couteau suisse.

Dans ce monde, toujours tout se passe en ce moment et il serait toujours trop tard. Comme Lucky Luke, il faudrait tirer plus vite que son ombre. Toujours en retard d’un train. Mon état fébrile m’a au moins imposé de m’arrêter un peu.

Aujourd’hui, toute la campagne est saupoudrée de sucre glace. Nature enchantée.

ELB

Souvenirs dormants.         Gallimard     Patrick  Modiano

L’ordre du jour.                  Actes Sud       Eric Vuillard

Dans mes pas                      Paulsen          Jean-Louis Etienne