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Ce que je pourrais dire.

érables

 

Je n’avais pas lu de prix Goncourt depuis bien longtemps et j’y ai pris du plaisir. Un récit allègre, vif, court,  acéré de pointes d’humour grinçant. Une histoire des petites affaires entre amis peu recommandables dont les noms résonnent encore dans la capitainerie de l’industrie européenne allemande au cours des deux mois très spéciaux, à savoir février et mars 1938. La genèse des atrocités à venir.

La lecture du dernier Modiano,  toujours aussi troublante avec cette réalité aux frontières du rêve ou l’inverse, perdu au milieu de ces négatifs superposés qui à la fin pourraient clarifier un peu l’affaire, ce mélange de faits vécus et l’impression de les avoir vécus ainsi que ces chemins laissés au profit d’autres quand  à l’époque,  on était sûr de n’en avoir eu qu’un seul : aucun choix puis un jour:  Stop ! Arrêt ! On entre dans la vie et on croit prendre sa destinée en main sauf que,  vingt ou quarante ans plus tard quelques papiers pelures reliés par un trombone rouillé  se rappellent à notre mémoire. Les souvenirs n’étaient qu’en sommeil. Un peu de cette réalité dont on ne sait plus tard, si elle avait été vécue ou rêvée.

Pour reprendre souffle, j’ai entrepris la lecture de Dans mes pas de Jean-Louis Etienne, médecin explorateur qui de passage non loin de sa terre d’enfance, passait à la librairie à l’occasion de manifestations.

La mort de Françoise Héritier, anthropologue dont le maître fut Claude Lévi-Strauss m’a peinée aussi . Chercher encore cette balance, cet équilibre masculin féminin . Elle a porté une grande attention aux prisons ainsi qu’à leur rattachement au Ministère de la Santé et à la condition des femmes comme Simone Veil et Germaine Tillon l’avait demandé pendant la guerre d’Algérie. Elle nous a expliqué comment symboliquement s’est construit la différence des sexes. Que des femmes au cube!

Deux balades avec Huguette pour quelques jours dans le Lot, dans la petite vallée de Meyronne une belle lumière blanche et oblique en milieu d’après-midi et d’une jolie citerne au toit de lauzes restaurée. Le chemin des vaches. La deuxième sur le causse pur, celui du triangle étoilé avec ses puits, ses cloups(dolines) et ses lacs de St Namphaise du nom de l’ermite qui au VIII -ème siècle creusa sur le sec plateau et en forêt de la Braunhie de petits puits pour abreuver les brebis. Ni côte ni pente,  terrain plat avec un horizon à 360°. Inspiration.  Des traces ténues mais réelles d’une vie ici, il y a longtemps. Peut-être, une activité de forge ; le hameau las Fargues soit les forges en occitan nous le laissent supposer. Une mine de fer vu le relief du terrain et ses excavations ou trous creusés par l’homme. Restes de soubassement de maisons.

A l’arrivée une lumière claire qui arrose les toits de Reilhac avec au premier plan un vert du même coup plus sombre, me fait remarquer Huguette.

Je ne connaissais du Quercy que les dolmens, nombreux et voilà que pour la première fois, rentrant de Figeac un panneau m’indique Le menhir de Bélinac. Au bout de la petite route, vers un chemin. Peu nombreux en tout cas et il n’en resterait qu’une vingtaine au grand maximum. La majorité d’entre eux ayant servi aux constructions des indigènes. Il est penché,  comme soucieux ; Son ombre, sous le ciel si bleu, ce jour-là, en adoucît la silhouette. Un couple d’amoureux se berçait à sa base.

Sans druide ni barde, la bourre blanche de lianes sauvages recouvrant le dessus des haies contraste avec les couleurs fauves des arbres. Des bruits de bêtes dans la haie, celui des lapins ainsi que les derniers oiseaux avant la nuit. Les mots tus sont en semailles. A présent c’est l’hiver, la nature se dénude sous la pluie. Le froid a gagné. Resserré le jour, aussi. On peut encore sentir le moelleux de la mousse sous les pieds ou la souplesse du tapis de feuilles râtelées. Pour combien de temps?

On pense toujours qu’on a tout le temps, tout son temps mais on ne peut y échapper ; on ne peut rien y faire et on le sait bien. Un temps resserré parfois sur la tristesse d’une nouvelle ou au contraire,  un moment de poésie.

Et ces jours-ci, à la faveur d’un état grippal mais pas tout à fait, la fameuse influenza hivernale, clouée sur mon canapé sous la couverture, entre tisane, miel et clémentines dans l’attente d’un rendez-vous médical, ne pouvant ni lire ni regarder un documentaire  à la TV en raison d’un mal de tête persistant voilà qu’avec le ciel aussi léthargique que paresseux, j’ai vogué dans les airs. De mon petit observatoire en position allongée, j’avais pris mon parti de cette panne de mon corps et avais donc tout loisir de profiter ce que m’offrait ces deux rectangles transparents ouverts sur le jardin.

Ils cadraient un morceau de l’un des deux tilleuls. Mes yeux traînaillaient, rêvassaient dans la vie familière de la brume froide de décembre. Un an juste que nous sommes, après 35 ans-, redevenus Lotois et ce ciel fatigué auquel je m’associais, m’offrait un spectacle hypnotique et rassurant car fait de figures géométriques que forment ces croisements de grosses et petites branches démunies . A l’instant où je le note, j’aperçois un triangle rectangle puis un isocèle que mon œil et cerveau enregistrent et j’ai l’impression que cela me fait du bien. Ce jeu d’ équilibriste dans les arbres participe à l’harmonie des formes environnantes qu’offre presque sans rien faire, la nature. C’est réjouissant, jouissif même. Il est heureux finalement qu’au moment de l’année où la lumière décroit le plus, les arbres se dépouillent pour la mieux laisser passer nous laissant entrevoir davantage de ciel et permette de redécouvrir un petit hameau niché au creux d’un val que l’on aurait oublié ou un pech embrumé.

Après de si beaux jours de froid givré qui ont sublimé le vieux plateau calcaire, l’absence totale de feuilles, un ciel plus gris que de raison nous invite à circuler au milieu de ces figures que d’invisibles acrobates semblent avoir dessinées de la pointe acérée de leurs chaussons, traces subtiles entre les ramifications de l’arbre noir en repos.

A l’occasion de l’hommage populaire rendu à Johnny Halliday, Du pain et des jeux aurait dit pour la énième fois, ma grand-mère qui n’en connaissait probablement pas l’auteur. Elle l’aurait du reste associé plutôt à Néron ou César, qu’elle exécrait-, qu’à Juvénal. Je l’ai, moi-même vérifié. Un peu trop, ne trouvez-vous pas ?  Un tel désarroi ou un tel besoin de communion autour d’une idole érigée presque en héros national.

Qu’en penser ? Voilà qu’on a plaint les fans pour avoir passé la nuit dans le froid afin d’ être aux premières loges devant l’église de la Madeleine ! Des SDF sont morts de froid et des enfants, migrants ou pas dorment dehors. Tout est égal ou serait en train de le devenir ?

Je viens de lire et de voir dans Courrier international, grâce au reportage du photographe Ecossais, Ed Jones, que le jouet le plus répandu au Bangladesh, dans les camps de réfugiés Rohingya, était le  bouchon de bouteille en plastique suivi par le pistolet en plastique signifiant que la famille est là »… depuis plus longtemps et a pu en faire l’achat ». S’ensuit toute une galerie allant du handspiner à la lame de rasoir en passant par le couteau suisse.

Dans ce monde, toujours tout se passe en ce moment et il serait toujours trop tard. Comme Lucky Luke, il faudrait tirer plus vite que son ombre. Toujours en retard d’un train. Mon état fébrile m’a au moins imposé de m’arrêter un peu.

Aujourd’hui, toute la campagne est saupoudrée de sucre glace. Nature enchantée.

ELB

Souvenirs dormants.         Gallimard     Patrick  Modiano

L’ordre du jour.                  Actes Sud       Eric Vuillard

Dans mes pas                      Paulsen          Jean-Louis Etienne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gary aurait cent ans…

hgreveesquimode« Ou,ou bien… »GHV

« Mon fils, tu seras ambassadeur de France, chevalier de la légion d’honneur, grand auteur dramatique. » . lui répétait sa mère. Il faut vivre avec une telle injonction.

A peine quinze jours après sa date anniversaire, paraît chez Gallimard édité et préfacé par Philippe Brenot le premier roman de jeunesse de Romain Gary, écrit à 19 ans et jamais publié :
Le vin des morts.
Avec l’accord de son héritier Diego Gary qui n’est autre que son fils, le manuscrit oublié, perdu et retrouvé reprend vie. Et il est le seul roman signé de son véritable nom, Roman Kacew.
Dans La promesse de l’aube, il dit l’avoir offert à sa fiancée Suédoise. Et c’est bien elle qui a revendu le fameux manuscrit retrouvé en 2006.

Je ne sais plus qui m’avait encouragée à lire Gary et ne m’en rappelle pas l’année, non plus. Je me souviens des Nouvelles littéraires, quelques années plus tard, annonçant son suicide. Un souffle immense, une écriture puissante enfin, le vent du large. Une grande rencontre littéraire.

Secrétaire d’ambassade, consul en Amérique et Europe centrale, surtout, diplomate, bretteur, aventurier, c’est une tête brûlée qui s’engage en 1940 dans l’aviation. Il avait la place du mort dans un groupe de bombardiers. Il fut navigateur dans le Boston de la France libre, en rase motte pour tromper les radars. Gary est son nom de résistant qu’il ne quittera plus. Gary, en Russe veut dire « brûle ».
Grand admirateur de Kessel-qui a lui aussi des origines lituaniennes-, il en deviendra l’ami. Sa véritable famille restera jusqu’au bout celle des compagnons de la libération. Excentrique jusqu’à la fin, il ressortira son vieux blouson de pilote à l’enterrement de de Gaulle avec lequel il eut de sacrés « coups de gueule » et fâcheries.

Un grand sens de l’honneur, à la manière d’un samouraï caractérise le fort tempérament de cet homme qui sera affublé de bien de qualificatifs par la critique allant de l’homme à femmes au caméléon en passant par le mystificateur qu’il fut. Réalisateur de quelques films dont
les oiseaux vont mourir au Pérou, tiré d’un de ses romans. On sait sa vie sentimentale tumultueuse. Il a été marié à Jean Seberg l’actrice Américaine qui joue d’ailleurs dans ce film. Nombre de ses romans ont donné lieu à des films, le plus connus étant La vie devant soi, le deuxième Goncourt.

Né à Vilnius en 1914 et arrivé à quatorze ans en France à Nice avec sa mère qui lui avait toujours parlé de ce pays comme celui des droits de l’homme et de la liberté. Des pays, Il en a quittés et apprivoisés plusieurs et du même coup, dû faire l’apprentissage de plusieurs langues avant d’adopter la langue française qu’il manie avec brio. Son style flamboyant et ses thèmes nombreux -suggérés par ses vies multiples – alimentent toute son œuvre.
On ne peut passer à côté d’une telle force de création. Plusieurs vies en une seule et plusieurs pseudonymes dont le dernier sera Emile Ajar. C’est sous celui-ci qu’il écrit quatre romans encensés par la critique.

Il faut bien le dire, il est dans la littérature française l’unique double lauréat du prix Goncourt avec, Les racines du ciel en 1956 (où le personnage principal prévient quant à la disparition des éléphants)www.ina.fr/video/I05052876 et La vie devant soi en 1975.

S’il fallait quelques citations pour le résumer ou tenter de comprendre cette conscience « inquiète » pour ne pas dire plus, j’en choisirais deux ou trois dont celles-ci : « Je me suis toujours été un autre « et :

« Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. »

Dans La promesse de l’aube, écrit en 1960 dont le personnage central est celui de sa mère , il y raconte son enfance, ses origines ainsi que la vie de Mina, sa mère, modiste et ancienne comédienne qui dans son hôtel reçoit une clientèle Russe et vit de divers achats et reventes. On sait déjà la détermination qu’il a et qu’il va mettre en œuvre pour réaliser ce que sa mère, Mina attend de lui. En quelque sorte, le moule de la statue était prêt : il fallait l’habiter.
J’ai le sentiment qu’il a un peu, à la manière de Malraux, signé sa légende ; il y a en tout cas quelque similitude dans leur trajectoire sans parler de l’épisode résistance.
Cette quête identitaire se termine par un suicide en 1980.

Son premier roman, Education européenne, rédigé dans les baraquements de l’armée de l’air entre deux raids, se passe pendant la deuxième guerre. Il s’agit de deux jeunes Polonais, aux côtés des partisans, réfugiés dans un trou dans la forêt. Janeck est fils d’un médecin resté en ville avec sa mère qui lui demande de rester dans la forêt. Il a déjà perdu deux enfants .Janeck découvre l’amour avec l’adolescente qui se cache avec lui. Il apprend en même temps la cruauté et tue, à la fin, de sang-froid le patineur Allemand. Paysage d’étangs et de forêts. Un très grand et beau livre. Et pas mal visionnaire, aussi.

Beaucoup plus tard, un épisode très important dans sa vie va le bouleverser. A l’occasion de la visite au musée du ghetto de Varsovie en 1966 ; il s’évanouit et dira que c’est à cause du « silence de tous les absents ». Toute la famille de son père a été exterminée à Vilnius. Lui qui a masqué, renié sa judéité, peut-être parce que, rescapé et donc coupable. Il l’assume et écrira peu de temps avant sa mort : « Je suis juif à part entière, c’est tout et je l’ai toujours été.»

A 60 ans comme s’il ne pouvait se contenter des trois ou quatre pseudonymes déjà utilisés, il en rajoute un autre: Emile Ajar : sa mère ne le connaît pas. Emile Ajar est, dit Gary, le pseudo d’un neveu qui se révèlera être un petit cousin assez lointain. Lequel endossera le rôle trouvant cela très amusant, au début. Gary est prêt à tout pour se délivrer de la »… gueule de métèque et de rastaquouère… » comme il disait, et de la réputation qu’on lui avait faite.Prisonnier de son image, il n’en peut plus. Il faut savoir qu’au tout début, les critiques disaient qu’il n’était pas l’auteur de son premier roman mais que c’était Camus .

Quand La vie devant soi obtient en plus du succès littéraire, deux oscars à Hollywood, Ajar est exposé médiatiquement et traqué ; il exige de Gallimard un bureau. Gary est humilié.
Ce dernier a peur et n’est pas très fier mais, une deuxième fois, il réussit à s’en sortir. Il fuit en Suisse où il a un appartement à Genève, sa cachette, son « trou à juif », comme il l’appelle. Il étouffe tous les soupçons avec Pseudo .il en accouche en quelques heures. Ce texte parait pour sauver Ajar.

A ce moment-là, Ajar est furieux et parle du tonton Macoute. La relation s’est dégradée. Six mois après la mort de Gary, Pawlovitch alias Ajar se reconnaîtra comme ayant été « …confortable dans mon mensonge mais le supportant très mal ». Il révèlera et expliquera la supercherie dans L’homme que l’on croyait, paru chez Fayard en 1981.

Avant de se suicider, soit un mois avant, Gary avait écrit Vie et mort de Emile Ajar qui paraitra à titre posthume en 1981, se terminant par cette phrase: « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci. » On peut douter qu’il ce soit réellement amusé.

Gary a eu combien de fausses identités ? A-t-il voulu seulement exciter la curiosité ? Non si l’on en croit l’explication qu’il tente : « …car si je suis dévoré par un tel besoin d’auteurs, c’est que je suis le fils d’un homme qui m’a laissé toute une vie en état de manque…je suis mon propre fils et mon propre père… »

Dans son dernier roman Les cerfs-volants, 1980, il est davantage serein. C’est le dernier roman de Romain Gary et peut-être le plus beau alors que la critique n’avait d’yeux que pour Emile Ajar. Il y raconte un amour fou, mais contrarié entre Lila, jeune aristocrate polonaise, et Ludo, normand à la mémoire extraordinaire. Une aventure humaine pleine de courage et d’espérance.
Dans La nuit sera calme, long entretien avec un critique, journaliste ami François Bondy, il se définit comme un clown lyrique. Je n’ai pas lu son roman Les clowns lyriques.

Il finit sa vie en solitaire extravagant, fantasque, à l’allure vestimentaire très étudiée et provocant en se maquillant même un peu. Il a peur de tout et se méfie de tous.
Il se suicide, chez lui, rue du Bac à Paris en décembre 1980 à l’âge de 66 ans.

Il est très amusant que le vin des morts de ce grand écrivain qui s’est toujours méfié de la psychanalyse et de la psychiatrie, soit édité par un psychiatre, anthropologue et collectionneur qui en a retrouvé le manuscrit.

Voici les livres que j’ai lus et aimés . Tout Gary se trouve chez Gallimard (Blanche) et en Folio:

Education européenne Les racines du ciel
La promesse de l’aube Les oiseaux vont mourir au Pérou
Les enchanteurs Chien blanc
Clair de femme Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus
La danse de Gengis Cohn. La vie devant soi
Gros câlin L’angoisse du roi Salomon
Pseudo La nuit sera calme (Entretiens)
Les cerfs-volants
J’ai oublié L’homme à la colombe, satirique ; Gary en 1958 et sous pseudo, nargue l’ONU et sa lenteur d’intervention. Réédité depuis, ce roman est chez Gallimard, l’imaginaire. Eh oui, il était assez visionnaire.

Et pour élucider ce personnage à facettes :

Myriam Anissimo Romain Gary Le caméléon, Folio.
Dominique Bona Romain Gary Actes Sud.
L’homme que l’on croyait Paul Pawlovitch, Fayard 1981
Cahier de l’Herne consacré à Romain Gary Dirigé par Paul Audi et Jean-François Hangouët.
Le manuscrit perdu Gary/Ajar P. Brenot L’Esprit du Temps 2005
Romain Gary de Kacew à Ajar P. Brenot L’Esprit du temps 2014

ELB