Tag Archive | Camus

Celle qui disait avoir « juste fait (le) son boulot ».


cadreb

Ces voix qui continuent à nous parler. Ils sont quatre, à entrer aujourd’hui au Panthéon : deux hommes et deux femmes.

Pierre Brossolette, encore très jeune. Pour ne pas livrer ses camarades à la gestapo se défenestre. Je ne connais rien de lui si ce n’est qu’il était journaliste et que derrière la vitrine de sa librairie il préparait avec sa femme des actes de résistance.

Jean Zay, je m’y suis intéressée plus tard lorsque je me suis aperçue qu’il avait donné son nom à de nombreux collèges et foyers de l’Aide Sociale à l’Enfance.

Ce jeune ministre de l’Education pendant le front populaire a été traité par ses détracteurs de Ministre de la récréation parce qu’il avait introduit dans l’enseignement, la pratique du sport et les loisirs dirigés qu’il renomma Activités dirigées afin d’apaiser tant la critique était grande. Léo Lagrange présidait à l’organisation des loisirs. Cette demi-journée hebdomadaire pouvait âtre consacrée à une visite de musée comme à une promenade botanique. Il démocratisa la culture et est ainsi à l’origine des bibliobus. Il n’est pas à l’avant-garde mais très ouvert aux Arts. En réaction à la Mostra de Venise sous la houlette fasciste de Mussolini adoubé par Hitler, en 1939 il crée le Festival international de Cannes. C’était bien sûr un acte militant dictée par l’inquiétude de la montée du nazisme en Allemagne. Juif de surcroît, il subit bien des injustices en vrai républicain se voua à la défense de son pays, quittant le gouvernement pour s’engager dans la résistance. Il fut arrêté et emprisonné mais continue à réfléchir sur la réforme de la république qu’il est certain de servir à nouveau quand il est assassiné par la milice en juin 44.

Donc, quand j’allais en promenade au petit bois de chez Baquet- c’est ce qu’écrivait la maîtresse au tableau avant de partir-, ou faisais un dessin de ma grappe de raisin tout en bénéficiant d’une Leçon de choses, à la communale, je ne savais pas que je le devais à Jean Zay.

Les deux autres voix, celles des femmes sont celles de Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle Anthonioz – toutes deux membres du réseau Musée de l’Homme- survivantes du camp de Ravensbrück n’ont, au cours de leur longue,  eu de cesse que de soulager, compatir et défendre la Justice et la Vérité. La seconde a, comme on le sait crée ATD quart monde devant la misère des bidonvilles des années cinquante et vous avez dû lire aussi La traversée de la nuit, il n’y a pas si longtemps.

Quant à la première, j’ai eu vent de son existence par Camus dès les premières lignes de présentation qu’il fit à Algérie, 1957 de G Tillion. C’était il y a bien longtemps et à la faveur de l’honneur suprême qui lui est rendu, je viens enfin de lire:

Le siècle de Germaine Tillion  sous la direction de  Tzvetan Todorov Seuil 2007.

Et quel siècle de bonne femme, bien rempli ! Je devrais dire grande dame majuscule. Mais celle pour qui « …la vérité et la justice comptent plus que l’intérêt politique » ne m’en voudrait pas, sans doute.

De l’Aurès à Ravensbrück et retour, sa préoccupation a été toujours la même.

C’est ainsi qu’elle s’inscrit dans ce siècle et combat au quotidien et jusqu’au bout pour les Droits de l’Homme. La question essentielle qui lui a fait dire avoir « juste fait son boulot ».

Je ne peux que vous recommander cet ouvrage, collecte de nombreux témoignages dont celui de Benjamin Stora entre autres sans oublier ceux qu’elle hébergea à St Mandé et aida à vivre- et d’une importante documentation et réflexion de G Tillion avec une interview de l’intéressée, inlassable chercheuse et conscience éclairée donc lucide.

ELB

Le soleil pour passerelle.

Un rayon de soleil froid s’égare sur une des étagères de ma petite bibliothèque, disparait puis y revient, qui attire mon attention.

J’avais failli l’oublier ! Et en cette fin d’année du centenaire de la naissance d’Albert Camus et pour en finir puisque tout a été dit, écrit, analysé, décortiqué et même parfois, récupéré, je ne veux m’attacher qu’à ce livre car le dernier –excepté Le premier homme mais on ne le savait pas encore- et parce que c’est le Camus poète qu’on retrouve.
Incompris ou contesté et jugé sur ses positions dites morales, il a refusé tous les dogmes ; exigeant, honnête et lucide, il est résolument contre la pensée unique, la doxa.

Il s’agit ici de La postérité du soleil. Et il renferme l’unique texte que René Char ait écrit pour Camus ; c’est dire son importance.
Ces deux-là se rencontrent dans un contexte d’après-guerre sur le texte de Caligula (la démesure qui conduit à l’absurde, au meurtre), en 1946 près de L’Ile sur la Sorgue. C’est l’engagement résistant dans le maquis, pour Char et celui du journaliste dans la clandestinité à Combat –pour Camus, qui les a rapprochés. Ce dernier avait édité Les feuillets d’Hypnos, recueil poétique de Char résistant.
Sentant ce qu’ils ont en commun, ils peuvent faire un peu de chemin ensemble et ils vont même créer la revue Empédocle dans laquelle ils vont publier Julien Gracq.

Un besoin irrépressible de lumière dont ils sont en quête permanente, des racines communes de pensée et d’action et puis … le Lubéron offre le soleil, la nature .Ils deviennent amis. Comme dans Noces, s’agissant de Tipasa, Camus aurait-t-il peut-être pu dire parlant de Lourmarin «… au printemps, L…est habité par les dieux et les dieux parlent dans le soleil ». « Le paysage comme l’amitié, est notre rivière souterraine. Paysage sans pays » écrira Char.
Henriette Grindat, photographe suisse, découvre la Provence avec Char dont elle est amie avant de poursuivre son voyage de l’autre côté de la Méditerranée avec Camus. Tout comme Char, il aime ses clichés.

Un projet commun naît en 1952 .Le choix des photos est fait par Camus qui écrit de courts textes en regard de celles-ci. Char écrit la postface-après la mort de Camus à l’édition de 1965, témoignage de leur amitié. Très émouvant, lyrique -et on ne savait pas ce que nous réservait le premier homme en la matière .Encore plus touchant lorsque l’on sait que Camus ne l’a jamais vu, édité.

Il avait dit à Char : « Faites, René, que ce livre existe ». Il est mené à son terme lorsque Camus va mourir. Malgré les difficultés nombreuses à l’éditer il finit par exister grâce à un éditeur Genevois en 1965. Evoquant la solitude de l’artiste, dans une lettre à son ami Char, Camus écrit: « … Il faut bien s’appuyer sur l’ami quand il sait et comprend et marche lui-même du même pas. »Une réelle et tendre amitié les réunit et leur correspondance 1946-1959 l’atteste. Ils avaient l’un pour l’autre une véritable admiration.

Gallimard réédite La postérité du soleil, dans la Blanche, en 2009 dans un format original et tellement tentant. Je n’avais pu y résister, à l’époque. C’est aussi une occasion de découvrir -henriette-grindat.html »>http://www.rts.ch/archives/tv/information/madame-tv/3468422-henriette-grindat.html et ses photos noir et blanc qui ont su capter la lumière, le vent, la pierre, l’eau, l’arbre hirsute ou le visage.

m>La postérité du soleil Albert Camus – René Char – Henriette Grindat, Gallimard (collection Blanche) 2009.

ELB

L’occasion est trop belle!

CAMUS, comment résister? mais on y reviendra.

Je n’avais rien à dire et voilà un souvenir agréable que j’avais cru bon de consigner en 2003.

LE CADRE

Deux photos en noir et blanc me faisaient face qui m’intriguaient. De mon siège, assise dans le compartiment depuis presque une heure, j’essayais de trouver où avaient été photographiés ces lieux, d’en deviner l’endroit. Je finis par choisir la photo de droite et mis mon imagination à contribution.
J’allais à Marseille par un jour moite de juillet débutant, de 1996. La climatisation faisait défaut et la femme en face de moi ne cessait de parler tout en s’éventant. Avec une application d’écolière et régulière dans son geste comme un métronome, elle essuyait le petit espace entre le nez et la bouche qu’elle avait charnue et vulgaire. Cette petite gouttière naturelle semblait recueillir toute la sueur de son visage.
J’essayais d’accrocher un rêve à la vue encadrée par de lourds contours argentés. Le noir et le blanc prisonniers de la lumière du moment, lieu figé et fixé à un instant donné et choisi par quelqu’un. Au dessus d’un filet à très grosses mailles brunes, désuet comme le cadre et signe d’années écoulées, quelques décennies, la banquette en simili cuir toute avachie et lustrée rajoutait sa poussière au temps ;
Cependant qu’il était, ce temps, suspendu et enchâssé. Qu’avait-il donc de si précieux cet espace volé au temps ?
Lasse sans doute et écrasée par autant de chaleur, je finis par me lever dès que l’unique personne partageant le compartiment descendit.
LOUR MA RIN. J’avais bien lu. C’était un cadeau pour qui adulait, vénérait le beau gosse souffreteux. Je m’étais bien sûr promis d’y aller un jour. Vérifier si son ombre pouvait y traîner encore et y être entraperçue. Qui sait ? Je n’étais ni Francine, ni Maria Casarès et d’autres encore mais frôler, sentir un peu et respirer un coin de nature qu’il avait foulé me ravirait. Essayer de savoir qu’elle avait été sa dernière journée et y retrouver un peu de sa lumière.
Le grand militant, le grand combattant, le fils, le mari, l’amant, l’homme de théâtre, le passionné de foot, le fier et l’humble qui avait tout compris car connu la grande misère et côtoyé les plus pauvres. les humanités ne l’avaient pas éloigné de l’humanité. L’humain lui collait à la peau.
Je venais de lire Le Premier Homme qui me l’avait rendu plus familier, trop humain après la biographie de Todd.
Finalement, je n’y suis pas allée et n’irai probablement pas, prisonnière, cette fois, de mes mythologies. Août 2003

J’ai relu, à l’occasion des cinquante ans de l’indépendance de l’Algérie, justement, Chroniques Algériennes 1939-1958 du même. Ce sont des articles rendant compte par le détail de la vie de dénuement en Kabylie, beaucoup de détails et de chiffres.
Avec minutie, Camus reporter y note le prix des céréales, celui du travail et l’exploitation qu’en font certains. Il s’agit de réalités bien concrètes, de vies quotidiennes meurtries et d’un avenir commun à envisager ou pas.
Sans entrer dans les détails, il y aborde avec conviction sa difficile position vis à vis de la France et de l’Algérie, déchiré qu’il était entre les deux. Elle lui a valu bien des désaccords avec ceux dont l’engagement était plus politique.
Sa rupture avec Sartre viendra du désaccord de ce dernier à la parution de l’homme révolté en 1951.
Il n’en a été pas moins pour autant un combattant de toute forme de totalitarisme, résistant et un grand journaliste à Combat dont il était rédacteur en chef, grand romancier et essayiste.

Je m’arrête là pour ce soir mais vous ferai part de sa découverte et de celle de quelques autres grands types qui m’ont marquée dans une période ô combien sensible, dans le parcours de tout un chacun à savoir l’adolescence. Encore le souvenir d’une ancienne « écrivaillerie » à vous livrer.

ELB