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Nos richesses.

Je me réjouis que le dernier roman de Kaouther Adimi  fasse cet éloge de Nos richesses communes en évoquant les livres et les passeurs de littérature.
 J’avais découvert l’existence d’Edmond Charlot en m’intéressant de plus près à Camus et je m’étais promise d’en savoir plus et le temps a passé. Voilà que Kaouther Adimi m’en donne l’occasion et de belle manière. Charlot, premier éditeur  de Camus ainsi que de Lettre à un otage de St Exupéry et bien d’autres tels Jean Giono, Henri Bosco, Jules Roy, Bernanos, Gide, a transmis l’envie et le goût d’avancer, d’apprendre ou de se construire et d’affiner sa pensée. Qui sait ce que peut changer la lecture d’un livre ?
 Charlot ouvre la librairie Les vraies Richesses -nom emprunté au titre d’un livre de Giono,  en avril 1936 à côté de l’université à Alger au 2, rue Hamani, ex rue Charras. Elle est minuscule, pas tout à fait 29 m2 où «  ..seuls ont droit de cité, la littérature, l’art et l’amitié ». D’emblée, l’esprit est donné qui régnait dans la petite entreprise d’amis et il est présent tout au long du livre. Il revit grâce au travail de recherche de l’auteur parmi les archives et différents témoignages. Elle rend hommage au lieu ainsi qu’aux gens qui l’ont fait vivre avec des allers et retours entre passé et présent de notre histoire mêlée et douloureuse évoquant massacres et attentats.
Entre retour à Alger, sorte de contre visite- et Paris d’aujourd’hui avec Ryad, jeune étudiant effectuant un drôle de stage à Alger, Kaouther Adimi émaille le texte d’extraits des carnets que tenait le libraire éditeur. Ils nous renseignent sur l’aspect pratique du métier et plus encore sur son engagement,  absolu. Charlot publie ce qu’il aime. Il prend donc tous les risques dans cette période troublée. Il y a longtemps déjà que la majeure partie des éditeurs sacrifient au commercial ; Peu découvrent encore de nouvelles plumes et les publient. Le 5 mai 1935, Edmond Charlot note dans ses carnets :
 « Ce sera une bibliothèque, une librairie, une maison d’édition mais ce sera avant tout un lieu pour les amis qui aiment la littérature et la Méditerranée. » Il a eu du reste une collection Méditerranée.
Tout de suite, Camus vient faire éditer Révolte dans les Asturies puis suivra L’Envers et l’endroit en 1938 et plus tard Noces. Il va comme Gide aider Charlot, en lisant et corrigeant des manuscrits ; il va aussi remplir des fiches pour le prêt.En pleine seconde guerre mondiale, Gide lui suggère de reprendre la NRF dont Paulhan avait été le patron. Puis elle passe aux mains de Drieu La Rochelle en pleine collaboration ; il en démissionnera en mai 1943.  Charlot crée une autre revue, Arches ; le premier numéro sort en février 1944.
Il vient de publier Silence de la mer de Vercors qu’il ne connait pas ; le texte lui est arrivé par la valise diplomatique de Londres avec un petit mot : prière de réimprimer. Il note alors dans ses carnets : « Le nom de l’auteur Vercors m’était totalement inconnu. » A la même date, les communistes l’accusent d’avoir publié un livre fasciste. Toujours dans son carnet : « …après avoir été présumé gaulliste, sympathisant communiste, me voilà fasciste…on n’épargne rien aux éditeurs. » Il commence à cette date-là,  à publier-des auteurs étrangers comme Austen, Woolf, Moravia. Tous ses livres seront lus dans de nombreux pays grâce à la livraison qu’assurent ses amis aviateurs. La classe ! dirait un adolescent d’aujourd’hui.
Quelle aventure et quel courage ! Celui de courir le papier devenu rare -qui pour lui était si important : au Velin, il préférait le papier Japon. Courage de vivre de peu pour faire vivre la littérature en temps de guerre.
 Le rôle joué par le vieux monsieur Abdallah, n’est pas des moindres ; sous son drap blanc, il s’est laissé traverser par l’histoire et en a pris sa part. Son portrait est touchant. Fidèle du café de Saïd, il fait figure de sage et essaie de transmettre aux jeunes ce qu’il juge important; en tout cas, gardien du temple et passeur à sa manière, il est la mémoire du lieu et va l’apprendre à Ryad- vingt ans -, venu de Paris pour nettoyer tout çà. Devant cette échoppe à la vitrine délabrée, sans nom, on ne s’arrête guère mais les habitants se souviennent. Il reste quelques livres, il y flotte et traîne comme un air particulier ; les rares photos trouvées interrogent,  parlent presque et Abdallah en raconte l’histoire comme une antienne de ces jours rares, rapides et généreux puis devenus dangereux mais Saïd n’aime pas les livres. Il est là pour débarrasser car ici on vendra bientôt des beignets. L’entrée est bien gardée : Abdallah empêche quiconque tenant à la main une boisson, d’en franchir le seuil.
Rendre ainsi hommage aux libraires et à la littérature comme le fait Kaouther Adimi m’a procuré un grand enthousiasme. Le fait de mêler ou d’entrecroiser l’histoire du lieu avec celle de nos pays fait encore plus palpiter le sujet du roman ou quand la littérature rapproche, crée des liens ou aide à vivre : voilà nos richesses. Suffisent-elles à apaiser cette cicatrice encore rougie que la Méditerranée qui nous sépare n’a que peu adoucie.
C’est aidé de ses amis et d’un ancien professeur-qui avait été aussi celui de Camus-, Jean Grenier, que Charlot ouvre sa librairie mais aussi grâce à l’influence d’Adrienne Monnier, libraire éditeur et poète à Paris. Il lui fait part de son admiration.
Et pour aller plus loin…ou plus si affinités…si vous ne la connaissez pas, je vous engage à lire ses Gazettes (1925 1945.
Dans les années trente, dans La maison des amis des livres, à Paris, elle vendait certes mais sa librairie était aussi une bibliothèque et le lieu de rencontre de nombreux écrivains tels : Fargue, Claudel, Valéry, Carco, Larbaud, Gide et bien d’autres. Dans Les Gazettes, elle livre ses réflexions sur ses lectures évoque aussi toutes les attractions de l’époque, ses sorties, la vie parisienne. Elle sonde et observe l’air du temps.
ELB
Nos richesses de Kaouther Adimi Editions du Seuil.
Les Gazettes (1925-1945) de Adrienne Monnier Editions Gallimard L’imaginaire.
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La dame aux chats d’Epinay sur Seine.

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C’est l’histoire d’une  dame qui nourrit les chats du quartier de la gare entre l’avenue Jean Jaurès et la rue de la Justice. Vint un jour où disparurent ses abris bricolés et ses gamelles , sa silhouette penchée sur les animaux devenus familiers.

Un matin de promenade j’ai retrouvé le refuge recréé quelques mètres plus loin ,révélé par l’hiver ,et ce qu’il y restait de croquettes. Appelons -le la soupe populaire des matous rejetés, mal-aimés, abandonnés ou simplement vagabonds. J’imagine qu’elle avait eu à subir les remarques des riverains et avait préféré trouver  endroit plus discret.

Ainsi  ma dame oeuvre  à sa manière pour faire face à l’invasion des rats sur Epinay sur Seine , animaux pouvant  déplaire mais ils existent et prolifèrent tout autant à Paris, dans les beaux quartiers où sur les bords de Seine…bref partout où les attirent les odeurs de bouffe, la chaleur des conduits, la graisse des égouts, les poubelles éventrées, les entrepots de grandes surfaces, les caves humides… Inconsciemment surgissent les peurs ancestrales, celles de  la peste, des leptospiroses.  Mais les chats sont aussi chassés qui pourtant leur couperaient volontier les moustaches…leurs pires crimes étant de pisser dans les bacs à sable pour lesquels aucun esprit cartésien n’a encore mis au point le « grillage dissuasif » et de se reproduire eux aussi avec frénésie.

Mémoire aussi du joueur de flûte de Hamelin qui débarrassa la ville des rats  et du danger de la peste en les entrainant au son de son instrument mais qui pour ne pas avoir été payé et pire pour avoir été chassé  revint, charma dans leur sommeil les enfants innocents et les entraina dans une grotte qui se referma à jamais sur eux.

Lire et relire La Peste de Camus.

Les peurs sauvent l’homme à condition qu’elles ne le fasse pas marcher sur la tête.GHV

Celle qui disait avoir « juste fait (le) son boulot ».


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Ces voix qui continuent à nous parler. Ils sont quatre, à entrer aujourd’hui au Panthéon : deux hommes et deux femmes.

Pierre Brossolette, encore très jeune. Pour ne pas livrer ses camarades à la gestapo se défenestre. Je ne connais rien de lui si ce n’est qu’il était journaliste et que derrière la vitrine de sa librairie il préparait avec sa femme des actes de résistance.

Jean Zay, je m’y suis intéressée plus tard lorsque je me suis aperçue qu’il avait donné son nom à de nombreux collèges et foyers de l’Aide Sociale à l’Enfance.

Ce jeune ministre de l’Education pendant le front populaire a été traité par ses détracteurs de Ministre de la récréation parce qu’il avait introduit dans l’enseignement, la pratique du sport et les loisirs dirigés qu’il renomma Activités dirigées afin d’apaiser tant la critique était grande. Léo Lagrange présidait à l’organisation des loisirs. Cette demi-journée hebdomadaire pouvait âtre consacrée à une visite de musée comme à une promenade botanique. Il démocratisa la culture et est ainsi à l’origine des bibliobus. Il n’est pas à l’avant-garde mais très ouvert aux Arts. En réaction à la Mostra de Venise sous la houlette fasciste de Mussolini adoubé par Hitler, en 1939 il crée le Festival international de Cannes. C’était bien sûr un acte militant dictée par l’inquiétude de la montée du nazisme en Allemagne. Juif de surcroît, il subit bien des injustices en vrai républicain se voua à la défense de son pays, quittant le gouvernement pour s’engager dans la résistance. Il fut arrêté et emprisonné mais continue à réfléchir sur la réforme de la république qu’il est certain de servir à nouveau quand il est assassiné par la milice en juin 44.

Donc, quand j’allais en promenade au petit bois de chez Baquet- c’est ce qu’écrivait la maîtresse au tableau avant de partir-, ou faisais un dessin de ma grappe de raisin tout en bénéficiant d’une Leçon de choses, à la communale, je ne savais pas que je le devais à Jean Zay.

Les deux autres voix, celles des femmes sont celles de Germaine Tillion et Geneviève de Gaulle Anthonioz – toutes deux membres du réseau Musée de l’Homme- survivantes du camp de Ravensbrück n’ont, au cours de leur longue,  eu de cesse que de soulager, compatir et défendre la Justice et la Vérité. La seconde a, comme on le sait crée ATD quart monde devant la misère des bidonvilles des années cinquante et vous avez dû lire aussi La traversée de la nuit, il n’y a pas si longtemps.

Quant à la première, j’ai eu vent de son existence par Camus dès les premières lignes de présentation qu’il fit à Algérie, 1957 de G Tillion. C’était il y a bien longtemps et à la faveur de l’honneur suprême qui lui est rendu, je viens enfin de lire:

Le siècle de Germaine Tillion  sous la direction de  Tzvetan Todorov Seuil 2007.

Et quel siècle de bonne femme, bien rempli ! Je devrais dire grande dame majuscule. Mais celle pour qui « …la vérité et la justice comptent plus que l’intérêt politique » ne m’en voudrait pas, sans doute.

De l’Aurès à Ravensbrück et retour, sa préoccupation a été toujours la même.

C’est ainsi qu’elle s’inscrit dans ce siècle et combat au quotidien et jusqu’au bout pour les Droits de l’Homme. La question essentielle qui lui a fait dire avoir « juste fait son boulot ».

Je ne peux que vous recommander cet ouvrage, collecte de nombreux témoignages dont celui de Benjamin Stora entre autres sans oublier ceux qu’elle hébergea à St Mandé et aida à vivre- et d’une importante documentation et réflexion de G Tillion avec une interview de l’intéressée, inlassable chercheuse et conscience éclairée donc lucide.

ELB