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Oui bonne année!

Pensées du jour pour toi Evelyne alors que je viens de relire ton dernier billet pour lequel j’avais épinglé une carte du Lot d’où tu écris alors que je te réponds de Seine-Saint-Denis.

Apéritif mercredi soir chez madame C. au troisième étage, escalier 5. Quatre vingt cinq ans, la délicatesse d’un oiseau, la coquetterie parisienne, son bagage(je te cite) de plus en plus léger…Son jardin de la Nièvre lui manque. Certes l’hiver est plus confortable en ville.

-« Comment passez vous vos journées? »

-« Je m’ennuie! Il est vrai je me refuse le club du troisième âge, je n’irai pas au repas des vieux. Avec la seule amie qui me reste nous allons chaque après midi nous promener Mais elle ne peut m’accorder ni son mercredi ni son dimanche…Alors se lever tard rend les journées plus courtes »

Comment imaginer le futur lorsque vos yeux sont atteints par le glaucome, que conduire deviendra impossible , que les lunettes ne permettent plus la lecture, encore un peu la télévision ?

Elle glisse vite vers des sujets plus gais et se montre intarissable sur La Cuisse de Bergère, petit vin rosé d’Anjou. »Léger, léger… »avec le ton du professeur Tournesol pour une célèbre marque d’huile.

Il y a quelques années, croquis du train…GHV

L’âge vous amène à moduler votre discours. De même avec Régis Debray que l’on connut batailleur, engagé, qui souffrit la torture en Amérique du sud et revint en son pays pour y faire oeuvre diplomatique et philosophique …et qui dans un opuscule , Tracts Gallimard ,janvier 202l , Le siècle vert.Un changement de civilisation, 4,90 euros, s’interroge lui aussi sur les temps à venir après un rapide condensé de ce qu’il constate: en fait une émergence? la main mise sur tout de » l’homme de la nature ».Comment les idées de son siècle rouge perdureront elles? Seront elles transmises vers le siècle des verts sans que celui ci ne devienne celui des kmers verts? Le ton inquiet se veut toutefois optimiste: confiance à la jeunesse. Son témoignage reste une lutte.

Ma fille me parle de son amie de lycée qui va monter sa propre boite. « D’économie circulaire ». Je file sur internet- ne pas mourir idiote- et je lis le programme du gouvernement en ce domaine. GHV

Ce que je pourrais vous dire.

 

La lumière courte, la nuit plus noire et le vent de novembre qui donne des frissons aux feuilles des arbres étrillés par la pluie et les bourrasques. Beaucoup de branches de chênes mortes et tombés à terre.

Pieds de tomates enfin arrachés et tuteurs rentrés, les capucines, dernières fleurs irréductibles aux feuilles étales comme des nénuphars ont cédé au premier gel. Liquéfiées ainsi que l’arbuste oublié en plein nord dans son pot. Enfin quelques jours de répit et sans pluie pour planter quelques bulbes qui éclateront au printemps prochain.

De nouveau la pluie et entre le rideau des averses qui me rendaient plutôt songeuse, la vision d’un Paris où -me dis-je-, on oublie rarement de fourrer à la hâte un parapluie dans son sac et la dernière fois que j’y suis allée, il y a presque deux mois-, c’était le cas. En revanche, nous avons eu de très beaux arcs-en-ciel. A ce propos, lors de ce court séjour, deux phénomènes qui en comparaison à l’an passé se sont amplifiés de façon incroyable m’ont particulièrement marquée qui m’avaient échappé.

La présence des trottinettes, non celles que l’on enfourche jouant la fiancée du vent avec posture élégante, souple, façon danseuse mais bien celles que l’on abandonne sur le trottoir, comme dans un caprice d’enfant jetant son jouet. En travers, en plein milieu faisant fi du piéton qui arrive allant au travail et forcément pressé comme on l’est à la grand ville-, et l’obligeant à dévier sa trajectoire.

Ensuite, ce sont les mises en scènes des touristes mais pas seulement. Sur le Champs de Mars, les ponts, les escaliers, la Tour Eiffel, la pyramide du Louvre ainsi que tout lieu emblématique de la capitale, sans oublier les jardins et autant d’endroits où l’on peut être vus et remarqués. Du même coup, il m’a semblé que le selfie à la perche était moins utilisé.

On est passé à une mise en scène et le phénomène a grossi. Une personne en photographie une autre quand ils ne sont pas plusieurs. J’ai pu noter que certains y mettaient tant d’application et de sérieux comme ce jeune homme appareil à photo en mains qui se clipsait une sorte de genouillère de plastique noir pour épargner son articulation ou ne pas salir son pantalon. Ce qui lui donnait un air d’un autre temps. Puis, arrive l’un d’eux, muni d’un sac ou d’un panier empli d’objets et d’effets personnels mais certains loués sans doute au vu de costumes de théâtre facilitant les retours au passé ou les incursions dans un monde recréé ou fantasmé. La scénographie est simple et efficace et l’opération rapide. On dispose un bouquet de fleurs, un tissu ou un tapis, un animal en peluche ou une bouteille, une ombrelle comme je l’ai observé sur le champ de Mars. Un autre s’exerce au saut ou au baise main quand plus loin j‘aperçois une jeune fille enchaînant des grimaces devant son miroir.

Je ne parle pas des mariés, pour la plupart, Chinois ou Japonais, que l’on croise souvent dont le costume et la robe ad hoc suffisent-, comme ceux observés au métro Iéna ou en bas du Pont Bir Hakeim  lorsque je descendais  vers l’île aux Cygnes ou encore ceux posant devant le Musée d’Art Moderne au Trocadéro : aucun accessoire n’est ajouté mais la pose est étudiée. On se fait la jambe, fine et le sourire, joli.

En remontant, toujours sur le même pont, une jeune fille tout en noir entre les deux files contraires de voitures prenait une posture de yoga et quelques instants plus tard, une femme avec une grande robe grenat juponnée et bouillonnante qui portait sur ces longs cheveux, une sorte de tiare sur laquelle entre deux averses, le soleil froid d’octobre rebondissait créant l’impression de vrais joyaux-, traversait sans y être autorisée obligeant ainsi la circulation ralentir. Ces fausses pierres auraient pu être la panoplie d’une fillette se rêvant en princesse.  On l’avait vue ; elle existait.  Un moment zen au milieu de l’agitation de la ville. Il n’est pas sûr que cela éloigne le stress sur le trajet du travail mais cela a suscité des sourires.  Peut-être un nouveau théâtre de rue empruntant de nouveaux chemins ou tout simplement, l’air du temps mais que dit-il au juste?

Bien sûr, il ne s’agissait pas de prises de vue pour tel ou tel magazine ou une grande maison de haute couture ni de visites spectacles comme il en existe pour découvrir les Passages parisiens ou un quartier typique de la capitale. C’était une personne ou un petit groupe se mettant en scène comme pour s’extraire un instant de la réalité. C’est du moins ce que je crois entrevoir dans leur démarche. Un jeu ? Une manière de changer de rôle pour se sentir exister. Qui saurait le dire. Les cartes du temps sont rebattues.

Ces derniers temps, la pluie a balayé les cartes ; entre vent et nuages lourds la lune ballottait.

Ce matin, le temps d’une éclaircie, dans un rai de lumière : la bave irisée des escargots à la fête.

 

ELB

Mon Berlin juin 1977.

Soulagés d’être arrivés au Checkpoint Charlie après la longue autostrade d’Hitler quelque peu cabossée. Enclave dans la R.D. A, Berlin Ouest nous attendait. Mon oncle, aussi qui nous faisait de grands signes au milieu de la foule.

Deux heures minimum et quatre heures maximum après quoi, on lance les recherches ; Au milieu des nombreux papiers qu’il avait fallu fournir et formulaires à remplir, je n’avais retenu que cela et le souvenir de l’effroi de ma grand-mère que j’avais lu enfant sur son visage devant la télévision découvrant Khrouchtchev embrassant De Gaule sur la bouche, droits comme des i sur le perron de l’Elysée, n’était pas là pour me rassurer. Le péril rouge était à nos portes, avais-je entendu et comme en écho, la voix de Madeleine dans mon casque.

Cependant, même si les très jeunes soldats russes qui, régulièrement, aux guérites où nous présentions toute notre paperasse, avaient l’air totalement inoffensifs, quémandant une cigarette, un journal, les chars stationnés sur la vieille autostrade m’inquiétaient un peu. La moto Guzzi, en bonne routière, nous avait finalement conduite à bon port.

Cette appréhension passée, la découverte de la ville, à l’ouest, fut assez magique. Les très larges avenues plantées d’arbres, toute cette verdure et même forêt, le lac de Tegel en bordure de la ville nous ont aussitôt plu. Une belle surprise. L’architecture des monuments, en dehors du classique et baroque comme le château de Charlottenbourg, Le palais du Reichstag me semblait plus moderne que dans la seule grande métropole que je connaissais alors, Paris. La reconstruction avait été à l’œuvre ; tout était aéré, spacieux. Une vie réinventée. Devant soi, comme un grand boulevard, la vie. Les mariés venaient se faire photographier dans le cimetière russe à deux pas d’un monument ou les pas de l’oie claquaient sur le sol au sommet d’un escalier. De partout, on voyait  la tour émettrice de télévision, les places étaient ouvertes et l’on respirait la chlorophylle.

Tout paraissait dans une grande quiétude tant que l’on n’avait pas lu les panneaux :

Ici vous sortez du secteur Français. ou bien encore Secteur Américain  Secteur Britannique.

Tellement contente d’être arrivée, je n’avais pas remarqué le Musée du mur. Le mur qui nous ceinturait était oublié et pas toujours visible. La visite du musée nous a confronté à la réalité ; nous savions que beaucoup passaient le mur pour aller travailler ou visiter leur famille et que des enfants allaient à l’école, escortés par des militaires comme nous l’avait expliqué notre oncle. Mais je crois que la découverte par les photos et témoignages d’évasions tentées et la plupart du temps non réussies, nous avait laissés admiratifs et nous avaient ouvert les yeux sur la grande inventivité que pouvait générer la privation de liberté même si, toute proportion gardée-, nous avions connaissance des risques qu’avaient pris chez nous, les résistants pour combattre l’occupant durant la dernière guerre. Se dissimuler dans un réservoir à essence en dit long sur l’envie de vivre. Ensuite, nous sommes allés voir le mur et juchés sur des sortes d’escabeaux qui permettaient sur quelques mètres de découvrir l’envers du décor. Quelques miradors et derrière la vitre, des hommes armés scrutant la zone qui regroupait fils barbelés et autres entraves en X ; des chiens en laisse, reliée il me semble à un fil en hauteur, allaient et venaient. On ne doutait pas un instant de leur flair et on pouvait imaginer qu’il leur était facile de serrer entre leurs crocs les candidats au voyage pour leur liberté.

Avec un laisser passer militaire et accompagnés, nous ferons une petite visite à Berlin Est où tout nous parut vert de gris, triste et silencieux. Les façades, presque anthracite conservaient les impacts de balles de la deuxième guerre et quelques voitures aux couleurs blafardes circulaient ou stationnaient dans les quelques rues arpentées. Au centre d’une place, un grand magasin, circulaire dans mon souvenir et appelé, je crois, Centrum ou Zentrum, proposait un alignement sur plusieurs mètres de manteaux identiques et des rayons de chaussures, toutes les mêmes aussi. Mais pourquoi donc ces manteaux, au début de l’été ? Non loin de là, s’était constitué une file de voitures à la station-service. Quelques petites boutiques sombres dans ce quartier ou un autre où l’on vendait à bas prix du cristal de bohème.

Toute une vie, arrêtée, défendue, interdite. Rétrospectivement, ce tableau donnait l’impression d’être plongés dans un film noir et blanc et muet de surcroît.

Entre quinze et vingt années plus tard, nos filles recevront leurs correspondantes allemandes, Cornélia née à l’ouest et Catarina née à l’est et déboussolée par sa nouvelle vie. J’ose espérer qu’elle a fait son chemin et est heureuse de vivre.

 

ELB