Archive | Rencontres RSS for this section

Les éloquentes

 

Six filles, deux gars de classes de troisième des collèges Jean Vigo et Roger Martin du Gard  si je ne me trompe. Les huit étaient en finale d’un concours d’éloquence organisé sur la ville d’Epinay sur Seine, ma ville.

C’est le hasard qui m’a permis d’y assister  Annie O. m’ayant surprise à  croupetons devant les présentoirs  de revues de la Médiathèque Colette alors qu’elle attendait l’horaire d’ouverture de l’auditorium où devait se dérouler l’évènement. Si je voulais en être? Bien sûr..

Un concours d’éloquence ça se passe ainsi : un partisan du oui et un du non sur une assertion du genre La justice est-elle équitable?, Etre riche est-ce réussir?, et un jury  qui désigne à main levée le ou la lauréate du premier tour .  Puis vient une demi-finale et enfin la finale. Il fallait donc avoir préparé trois argumentaires…

Ils  ou elles furent à la hauteur ,certains d’une voix calme  ou théâtrale , d’autres dans la précipitation pour placer plus de mots  , l’une  rigoureuse ,l’autre potache,  avec fiche ou sans, prenant le public à témoin ou jouant des mains , pris pour certains d’un trou de mémoire et  serrant les mâchoires et  se refusant à laisser tomber l’affaire , mais dans l’ensemble gérant bien l’émotion ou le trac s’il y en eut…

Qu’apprennent-ils ainsi?

D’abord qu’ils ne sont pas les premiers; d’autres avant eux ont écrit, œuvré, expérimenté et nos candidats ont su trouver des exemples en politique, dans les médias , dans la littérature, la filmographie. Et ils-elles les citent.

Ils ont pioché aussi dans leur vécu, s’appuyant sur des souvenirs personnels, des émotions. Et ils-elles les expriment.

Appris aussi qu’il faut convaincre et donc argumenter. Et que c’est un vrai job, de recherche , de réflexion et de communication , la manière y étant pour beaucoup et là  ils nous ont subjuguées.

Ainsi ils « se forment une opinion à soi » pour citer Jacqueline de Romilly dans Le Trésor des savoirs oubliés laquelle eut aimé en pédagogue avertie ce travail assez rigoureux sur les souvenirs, le savoir , les modèles et les mots , une  manière d’acquérir de quoi faire » preuve de liberté d’esprit… ». Si je la cite c’est que je suis depuis deux jours en relecture de ce livre que je conseille à tout parent ou pédagogue.

Le but n’est pas d’avoir raison. Ce n’est pas un débat non plus puisque l’on n’a pas de duuxième mi-temps où l’on verrait les adversaires rebondir sur leurs arguments respectifs. Ce n’est pas la justesse des arguments qui permirent à la championne de gagner.  On peut imaginer le jury votant dans le sens  qui lui convenait le mieux et  pour valoriser une attitude.

Pour ma part je remarquais cette très jeune fille qui sans élever le ton , d’une voix étonnamment calme et sereine, puis-je dire mature? laissait  déjà présager  ses aptitudes à la réflexion . « je la verrai bien journaliste » me souffla mon voisin.

Et le public: le petit amphi était plein à craquer ,des copains et copines de classe, beaucoup, quelques parents et quelques curieux.

comme Annie et moi . la salle pleine à craquer et je ressentis combien il y avait d’amicale admiration parmi ces jeunes là . Car ils le savaient bien eux que il en faut du cran tout de même  pour tenir devant son auditoire .GHV

Jacqueline de Romilly. Le Trésor des savoirs oubliés. Editions le Livre de Poche

 

 

 

 

 

Publicités

L’importance de la langue.

fleurs7

 Le français, c’est cool, a dit la nouvelle conseillère pour la francophonie, Leïla Slimani, jeune écrivain franco-tunisienne dans le cadre de la semaine consacrée à la francophonie, donnant par son ton un peu de peps à notre langue.

L’OIF (Organisation Internationale de la Francophonie) compte 57 pays dont entre autres, l’Arménie, la Roumanie ou la Bulgarie non colonisés par la France- on peut le préciser-, mais dont la proximité  avec le latin pour le roumain et autres passerelles ont créé une intimité et certaines correspondances culturelles avec une partie de l’ex Europe centrale et orientale, tradition presque historique. Je salue Zoé originaire de Bucarest  et ancienne journaliste venue en France après la chute du mur , amoureuse de la langue française étudiée à l’université de Bucarest où on l’enseigne toujours ainsi qu’ à Tirana en Albanie et à Sofia en Bulgarie. On l’oublie souvent.

Le rayonnement de notre langue serait un rempart contre l’anglais envahissant et uniformisant ; elle aurait pour mission de défendre la liberté d’expression et les droits de l’homme. Voilà les ambitions affichées. Or, les subventions aux Alliances françaises ont baissé de 11%.

Le français, notre bien commun comme le dit l’écrivain franco-congolais, Alain Mabanckou ou le fameux butin de guerre  dont parlait Kateb Yacine souvent mentionné dans ce blog, n’a pas fini de s’enrichir ou parfois de s’appauvrir mais c’est le propre de toute  langue ; elle est vivante à condition d’être parlée suffisamment. Chaque jour, quantité de langues disparaissent sur la planète.

Un nouveau pays s’intéresse à l’OIF et veut devenir observateur, l’Irlande. Depuis le Brexit, redoutant le retour à la frontière, l’Irlande du Nord s’est intéressée à l’OIF. L’usage du français lui permettrait de rétablir des échanges commerciaux, par exemple en Afrique*.

L’UE comptait 24 langues officielles, le Royaume Uni en moins, une langue officielle disparaitrait : l’anglais. Sachant que les langues d’adhésion de l’Irlande et de Malte, pays anglophones-, sont le gaélique et le maltais, le parlement de la communauté française de Belgique soutient l’idée que le français pourrait supplanter celles-là. Une joyeuse bande d’optimistes.

Visiblement l’Irlande, Brexit oblige n’a pas attendu et pense à sa balance commerciale passant par la case membre observateur à l’OIF. Brexit plus chute récente du gouvernement les encouragent vivement à réagir.

Commerciale ou pas, la langue circule et se partage et c’est bien là, l’important. Elle ne serait alors, peut-être, pas uniquement la langue de la diplomatie comme elle a été si longtemps. Il lui est d’ailleurs, dans ce registre,  de plus en plus difficile de rester cool .

Pour réduire la fracture entre littérature française et littérature francophone, Leïla Slimani, propose que la littérature francophone, de plus en plus riche, ne passe plus ou pas seulement par l’édition parisienne.

Beau combat. La décentralisation est en projet.

ELB

 

*sources : Courrier International 15 21mars 2018.

La marche de la poésie.

 

…au drapeau transparent.

Dans son film  » La boîte aux lettres du cimetière « , le réalisateur Francis Fourcou , et ami du poète Toulousain Serge Pey,  suit cette marche depuis Toulouse jusqu’à Collioure pendant la deuxième quinzaine de mai 2014.

Rendre hommage au poète Espagnol Antonio Machado en allant sur sa tombe.

…Le chemin se fait en marchant. Et quand tu regardes derrière toi, tu vois le sentier que tu ne dois jamais fouler à jamais. a écrit le grand poète.

La photo est belle, le film poétique. Les mots flottent dans l’air, dansent au-dessus de l’eau paresseuse du Canal du Midi et dans les villages, l’alphabet s’égrène en sortant des boîtes aux lettres. Moments magiques d’incursions irréelles dans ce paysage en grande partie audois.

Et le vent dès le début du film, ce vent omniprésent, dans les herbes, les platanes ou dans les blés encore verts de mai. Son souffle fort et puissant comme un poème épique.

Sur le trajet, quelques arrêts symboliques, des actes de poésie et de résistance. Un drapeau transparent porté par les marcheurs ; il claque au vent et on peut y écrire ce que l’on veut. Je crois que c’est le drapeau qui questionne le plus.

Au seuil de Naurouze, partage des eaux, brève rencontre avec un chilien exilé, puis à Carcassonne, la Maison des Mémoires, celle du poète Joë Bousquet dont je vous ai déjà parlé, et à Couffoulens, petit village au milieu des Corbières, au Théâtre dans les vignes, belle réussite, la lecture de Pey, théâtrale et martelée adressée à Barack Obama. L’ardeur y était et c’est  le thème du printemps des poètes de cette année.

La terre cathare a payé son tribu à l’histoire et ce n’est pas par hasard que le chemin se fait par-là, aussi au milieu de ces châteaux dits cathares. La résistance de ces bonhommes-c ’est ainsi qu’ils s’appelaient-, vivant la foi comme les premiers chrétiens fut rude et l’oppression de l’église les considérant comme hérétiques, féroce. Le lien à faire n’est pas loin, avec l’épisode de la guerre civile espagnole qui heureusement n’a pas duré autant que l’inquisition qui suivit mais parfois, comme pour les séismes, l’histoire a des soubresauts et des répliques.

En tant que fils de réfugié espagnol arrivé en France début 1939, comme Machado, le poète Toulousain, très marqué par son histoire personnelle, arrivé à Collioure, plante sur la plage dans une grande indifférence une sorte de cimetière. Seuls quelques enfants sont allés vers le groupe de marcheurs militants poser quelques questions.

En effet,  grâce à une photo de son père au camp d’Argelès, retrouvée dans une exposition, une idée émerge. Il duplique.Chacune d’elle est avec force piquée d’un bambou dans le sable. Pour se rappeler que ce lieu de détente et de plaisir fut autrefois un lieu d’exil, de douleur.

Sur la tombe de Machado sans cesse visitée, il y a une boîte aux lettres pleine de mots et de maux, sans doute, des cailloux, petits ou grands retenant des morceaux de drapeau républicain. Pey lit  sa missive à Don Antonio comme il l’appelle ; j’aurais aimé entendre quelques mots d’enfants et d’autres lettres. Le chemin ne s’est pas fait tout seul mais il se fait facteur des mots et le poète est selon lui un facteur  et je suis bien d’accord.

Démarche intéressante et performance émouvante mais à vrai dire, j’aurais aimé un peu plus de Machado et un peu moins de Pey. Je ne connaissais pas du tout ce poète. Son bâton de marcheur est plein de gribouillis. Sa particularité est d’écrire ses poèmes sur des bâtons et c’est un graphisme étonnant. Il écrit sa poésie, la lit et la dit avec force, en marchant ou debout,  statique, scandant avec ses pieds. Il va, comme on dit et ce faisant,  se fait croiser des univers artistiques qui nous réveillent.

Serge Pey a reçu le grand prix national de la société des gens de lettres 2017. La boîte aux lettres du cimetière  est parue chez Zulma.

Quant à Antonio Machado,  » …il dort à Collioure… »   et reçoit toujours du courrier. Il ne faut pas oublier que c’est grâce à André Malraux, Albert Camus, René Char et Pablo Casals, entre autres qui ont fait construire une tombe décente en 1958, que le poète exhumé ainsi de la provisoire est enterré dignement. Tout ceci a été rappelé au ciné-club par le réalisateur.

A peine un mois après son arrivée à Portbou, déjà malade, il meurt le 22 février 1939 à Collioure, juste quelques jours avant sa mère.

Appartenant à la Generacion del noventa y ocho (dont Unamuno, Pio Baroja…) il participa à cette rupture avec l’ancien monde. Celui des faux semblants, des genres littéraires convenus.

Caminante, no hay camino, se hace camino el andar !

 

C’était hier au soir au Ciné-club de Gramat. Nous étions une quarantaine.

A lire ou relire Campos de Castilla

ELB

 

Extraits :

Poésies de la guerre

XII

Le crime a eu lieu à Grenade

A Federico García Lorca

I

Le crime

On le vit, avançant au milieu des fusils,
Par une longue rue,
Sortir dans la campagne froide,
Sous les étoiles, au point du jour.

Ils ont tué Federico
Quand la lumière apparaissait.
Le peloton de ses bourreaux
N’osa le regarder en face.
Ils avaient tous fermé les yeux ;
Ils prient : Dieu même n’y peut rien !
Et mort tomba Federico
– du sang au front, du plomb dans les entrailles –
… Apprenez que le crime a eu lieu à Grenade
– pauvre grenade ! -, sa Grenade…