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Mon Berlin juin 1977.

Soulagés d’être arrivés au Checkpoint Charlie après la longue autostrade d’Hitler quelque peu cabossée. Enclave dans la R.D. A, Berlin Ouest nous attendait. Mon oncle, aussi qui nous faisait de grands signes au milieu de la foule.

Deux heures minimum et quatre heures maximum après quoi, on lance les recherches ; Au milieu des nombreux papiers qu’il avait fallu fournir et formulaires à remplir, je n’avais retenu que cela et le souvenir de l’effroi de ma grand-mère que j’avais lu enfant sur son visage devant la télévision découvrant Khrouchtchev embrassant De Gaule sur la bouche, droits comme des i sur le perron de l’Elysée, n’était pas là pour me rassurer. Le péril rouge était à nos portes, avais-je entendu et comme en écho, la voix de Madeleine dans mon casque.

Cependant, même si les très jeunes soldats russes qui, régulièrement, aux guérites où nous présentions toute notre paperasse, avaient l’air totalement inoffensifs, quémandant une cigarette, un journal, les chars stationnés sur la vieille autostrade m’inquiétaient un peu. La moto Guzzi, en bonne routière, nous avait finalement conduite à bon port.

Cette appréhension passée, la découverte de la ville, à l’ouest, fut assez magique. Les très larges avenues plantées d’arbres, toute cette verdure et même forêt, le lac de Tegel en bordure de la ville nous ont aussitôt plu. Une belle surprise. L’architecture des monuments, en dehors du classique et baroque comme le château de Charlottenbourg, Le palais du Reichstag me semblait plus moderne que dans la seule grande métropole que je connaissais alors, Paris. La reconstruction avait été à l’œuvre ; tout était aéré, spacieux. Une vie réinventée. Devant soi, comme un grand boulevard, la vie. Les mariés venaient se faire photographier dans le cimetière russe à deux pas d’un monument ou les pas de l’oie claquaient sur le sol au sommet d’un escalier. De partout, on voyait  la tour émettrice de télévision, les places étaient ouvertes et l’on respirait la chlorophylle.

Tout paraissait dans une grande quiétude tant que l’on n’avait pas lu les panneaux :

Ici vous sortez du secteur Français. ou bien encore Secteur Américain  Secteur Britannique.

Tellement contente d’être arrivée, je n’avais pas remarqué le Musée du mur. Le mur qui nous ceinturait était oublié et pas toujours visible. La visite du musée nous a confronté à la réalité ; nous savions que beaucoup passaient le mur pour aller travailler ou visiter leur famille et que des enfants allaient à l’école, escortés par des militaires comme nous l’avait expliqué notre oncle. Mais je crois que la découverte par les photos et témoignages d’évasions tentées et la plupart du temps non réussies, nous avait laissés admiratifs et nous avaient ouvert les yeux sur la grande inventivité que pouvait générer la privation de liberté même si, toute proportion gardée-, nous avions connaissance des risques qu’avaient pris chez nous, les résistants pour combattre l’occupant durant la dernière guerre. Se dissimuler dans un réservoir à essence en dit long sur l’envie de vivre. Ensuite, nous sommes allés voir le mur et juchés sur des sortes d’escabeaux qui permettaient sur quelques mètres de découvrir l’envers du décor. Quelques miradors et derrière la vitre, des hommes armés scrutant la zone qui regroupait fils barbelés et autres entraves en X ; des chiens en laisse, reliée il me semble à un fil en hauteur, allaient et venaient. On ne doutait pas un instant de leur flair et on pouvait imaginer qu’il leur était facile de serrer entre leurs crocs les candidats au voyage pour leur liberté.

Avec un laisser passer militaire et accompagnés, nous ferons une petite visite à Berlin Est où tout nous parut vert de gris, triste et silencieux. Les façades, presque anthracite conservaient les impacts de balles de la deuxième guerre et quelques voitures aux couleurs blafardes circulaient ou stationnaient dans les quelques rues arpentées. Au centre d’une place, un grand magasin, circulaire dans mon souvenir et appelé, je crois, Centrum ou Zentrum, proposait un alignement sur plusieurs mètres de manteaux identiques et des rayons de chaussures, toutes les mêmes aussi. Mais pourquoi donc ces manteaux, au début de l’été ? Non loin de là, s’était constitué une file de voitures à la station-service. Quelques petites boutiques sombres dans ce quartier ou un autre où l’on vendait à bas prix du cristal de bohème.

Toute une vie, arrêtée, défendue, interdite. Rétrospectivement, ce tableau donnait l’impression d’être plongés dans un film noir et blanc et muet de surcroît.

Entre quinze et vingt années plus tard, nos filles recevront leurs correspondantes allemandes, Cornélia née à l’ouest et Catarina née à l’est et déboussolée par sa nouvelle vie. J’ose espérer qu’elle a fait son chemin et est heureuse de vivre.

 

ELB

Voile.

Je relis l’article précédent, celui d’ELB. La radio distille les nouvelles. L’écho en est différent sous les horizons des causses lotois et devant les tours d’Epinay sur Seine.

.Certes nous ne portons pas le voile mais nous marchons sur la tête et si peu protégées (és) que cela fait mal. Voilà bien une nouvelle forme d’autisme social qui veut que nous ne communiquions plus pour le partage , la confrontation et l’acceptation des cultures mais en faisant circuler des idées toutes faites, des opinions brumeuses qui nous figent dans la peur.

Des mères voilées j’en ai côtoyées, j’en côtoie. Certaines, je m’en souviens avec reconnaissance , ont accompagné les groupes d’enfants que je guidais au musée. J’étais alors professeur d’arts plastiques à la ville de Paris. Il y avait dans ce quartier du Xème arrondissement de Paris des parents d’origines multiples. Leur progéniture rayonnait du bonheur de les avoir avec eux.  Germaine Richier, Matisse, Frida Kalho, Hockney, Renoir, le Gilgamesh de basalte de la Perse antique proposaient  aux deux générations confondues un terrain de découverte, de questionnement sur l’art et sur la vie et pourquoi pas sur le religieux , que le mot ne soit pas tabou lorsque il s’agit de se cultiver.

Reléguer ces mères voilées à leur foyer relève d’un archaïsme que nous ne pouvons défendre ; elles font partie de notre société et leurs enfants de la génération future. Et adultes que penseront ils de notre méfiance ? Si nous ne savons pas transmettre, instruire, où irons se nicher leurs envies? Où et quand et comment trouverons nous les moyens de lutter contre l’obscurantisme ?

Et pour offusquer mes petites filles je conclurai ainsi ,qu’il serait bien et bon que certains se retirent le balai qu’ils ont dans le c.. et retrouvent leur bon sens.

GHV

Ce que je pourrais dire.

Un solstice étrange sans soleil et sans lune puis le grand vent chaud qui racle l’herbe.

Voilà comment est arrivé l’été ; par surprise et avec exagération. Un matin presque tropical où la brume nous a fait croire que nous pouvions nous transporter ailleurs. Fines gouttelettes en suspension, tout était humide et finement boisé dans l’odeur qui se dégageait ; au jardin l’épouvantail ballon balançait mollement jusqu’à ce que Oskar s’en serve de punching-ball réveillant les insectes quand derrière le rideau d’arbres, la rumeur qui montait laissait deviner qui se mêlaient joyeusement et un peu nasillards, ces bruits que l’on croyait lointains car enveloppés de cette brume à peine grise. Ânes, volailles, émeus, moutons, chevaux, poneys et peut-être même les buffles, à l’autre extrémité. Les loups, c’est plutôt le soir vers 20 h 30.

On aurait pu les penser, échappés d’un enclos et en réunion au sommet comme pour convoquer la conscience des hommes trop occupés d’eux-mêmes. Il n’y avait plus qu’à se laisser porter.

Il y a des moments assez uniques que nous offre parfois la nature. Et celui-là en fut un.

Quelques jours plus tard, un soir : grand bruissement dans les grands chênes et les érables, un petit roulement de tambour, deux éclairs et en taches brunes, les gouttes de pluie éclatent sur le bois de la terrasse, la terre sèche, l’herbe qui se fait rare et les massifs fatigués. Le temps de rentrer et de profiter de la fraîcheur soudaine et qui restera passagère voire fugace.

L’année en chant est terminée comme d’habitude par le concert et le repas juste avant la grande période d’été. Presque plus de contraintes horaires ; même à la retraite, on a un emploi du temps et parfois très chargé, ce qui est mon cas. Même si je sais que d’ici septembre, le chant va me manquer, je sens que s’ouvre devant moi comme un sentier de fraîcheur et de liberté, disons un peu plus de hasards et d’improvisations dans le déroulement de la journée ou de la semaine tels le bruit d’un ruisseau en contre bas du bois allant à Pouch ou encore le bois des Majoux si mystérieux, l’étonnement renouvelé à la vue d’une cabane de fortune ou un  muret recouvert de mousse. Quelques visites amies et des passages prévus ou inopinés de quelques autres sans oublier la famille et quelques soirées de sucreries et de dégustations entrecoupant la discussion joyeuse et gourmande sur la petite terrasse au-dessus de la citerne. La petite sieste : céder  au basculement dans un somme réparateur de mi-journée comme une brume qui effacerait l’horizon et gommerait les contours.

Savoir savourer l’ombre naissante sous le grand chêne, bleu de nuit ou mauve selon la lumière et l’heure du jour. La lumière rasante du soir qui vient et tremble au bord des yeux que l’on plisse. « Succuler » le vrombissement des insectes et le rai de lumière que laissent filtrer des persiennes ou des volets. Les deux signes manifestes de l’été. Voguer des yeux sur les bleus de la jachère fleurie tant que le soleil ne l’a pas encore grillée. Ne pas oublier que la vie, la vraie, est quotidienne. Elle se rappelle à nous par l’inéluctable, la fin ; la menace, le risque de voir les plus anciens partir tant le fil qui les maintient est ténu et douloureux. Un temps où il faudrait savoir lire ou voir en creux car à leur époque l’affection ne se disait ni ne se montrait.

Dans le vent trop doux de ce soir, je sens la poussière et la terre, les pierres qui restituent la chaleur du jour. J’ai retrouvé avec plaisir la fraîcheur des gousses de petits pois ainsi que leur aspect dodu et craquant ; une des sensations de l’enfance, oubliée. La plupart du temps c’était à la table du jardin sous l’ombre violette de l’arbre de Judée que nous les écossions.

Ma première récolte ne pèse pas lourd, tout au plus un grand bol mais c’est plutôt cette image qui a tout d’un coup surgi : des ronds de lumière sur la toile cirée dansant sur le panier et les doigts de ma grand-mère qui couraient en tout sens .

 

ELB