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Enfances croisées.

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Je leur ai amené le poupon. Pour que Giuseppina voit son arrière petit-fils mais aussi pour leur sourire à toutes.

A six mois il sait très bien y faire avec les dames, leur laissant même croire qu’il les reconnait depuis sa dernière visite. Les récriminations ont cessé. De l’une à l’autre, il allume les regards, adoucit les visages, redresse les nuques , électrise les mains et motive les exclamations…

Madame L. , aveugle: « où il est le poupon? Ah le voilà,. qu’il est beau. »

Et les questions: « Il est à vous? C’est le mien? Ah non ce n’est pas le mien. il est gentil.  »

Sûr qu’il est gentil. Pas de froncements de sourcils comme lorsque je le prends dans les bras, » mamie tu m’agaces un peu » , mais ses petites mains accrochées à leurs joues, son front appuyé contre le leur et sa petite bouille d’ange juste pour chacune.

Giusepina me voit un peu déconcertée le passer de fauteuil en fauteuil, puis se rassure lorsqu’elle le tient sur son giron , nos quatre mains pour le maintenir.

Elle ferme les yeux et somnole.

Le soir l’infirmier a appelé. On l’emmène à l’hôpital pour sa jambe trop chaude, trop enflée, inquiétante. GHV

Illust: Madame. P. GHV

 

La mère

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« Comme c’est dommage, Georges, que c’est Christian qui soit mort ». Voici les propos de sa mère que rapporte Georges Simenon alors que son frère est décédé il y a déjà quelques années . Je les lis dans un livre de Dominique Fernandez L’Art de raconter où cet auteur défend et propose les auteurs qui procurent plaisir et rêve.

Il s’épanche longuement sur Simenon et recherche dans le passé et les souvenirs du père de Maigret ce qui a du façonner son style et  son imaginaire : les paysages, les voyages, les aventures sexuelles, l’enfance, la perte de sa fille , sa mère….

Je ne sais comment vous lecteur avez compris cette phrase?

Moi qui suis mère je me crois capable de la dire: « ce n’est pas dans l’ordre normal des choses et que je meure aurait été plus juste. » Mais ni Simenon , ni Fernandez ne l’entendent  ainsi et privilégient la cruauté, la crudité de ce jugement  égoïste. La mère préférait donc le frère à ce point là, pouvoir préférer la mort de l’un plutôt que celle de l’autre…GHV

 

Croquis: Giusepina à la maison de retraite.01/2018

 

 

Le fils

« On ne peut tout réussir » lui ai-je dit pour apaiser mon propre désarroi. « Je sais » m’a-t-il répondu. Nous venions de vivre une crise alors que Giusepina depuis quelques jours déjà partageait notre chez nous . Elle semblait y trouver ses repères, chassait un peu les démons ,souriait plus souvent et bavardait  au rythme des visites , des repas, des soins et des repos dans le fauteuil. D’une voix adoucie il lui arrivait d’évoquer la « fin « . « Tout a passé si vite »

Ce soir là elle avait refusé d’aller dormir et nous fatigués, vannés nous n’avions pas su trouver les mots…Sa colère me touchait moins , préservée par le recul que me donnait le statut de belle fille.

C. lui prenait en ce cas là encore et comme chaque fois tout à cœur, tenant pour argent comptant  les paroles proférées.

Voilà quatre ans qu’elle luttait chez elle, attachée à ses meubles, à ses biens, évoquant pour tromper la solitude la présence de son Giuseppe, de sa mère, chauffant d’innombrables casseroles de lait pour les « petits », dissimulant les manques de la mémoire en prétextant des vols, soupçonnant l’infirmière, les personnes de passage, même les plus proches. Toute son énergie elle l’utilisait à donner le change, à garder la main mise sur son quotidien. Seules ses colères donnaient une idée de son impuissance.

Souffrance de la fratrie. Il y avait ,il y a encore,les visites quotidiennes. Certains prétendaient ne pas reconnaître leur mère. Un autre souffrait d’être méprisé.  Un autre remarquait qu’ à soigner les siens avec tant d’abnégation elle s’était épuisée et éprouvait un sentiment d’injustice et d’abandon.C. expliquait que n’ayant jamais vécu seule elle étouffait de peur. Et moi pour les conforter: »Elle a de la chance de vous avoir. »

Trop brusquement il y a eu cette chambre libérée à la maison de retraite et son entrée précipitée. Sourires et propos respectueux lors d’une visite lui avaient donné une image rassurante du lieu mais cette deuxième fois le transport en ambulance fut  sans retour alors qu’elle espérait rentrer chez nous. Pendant des années cela avait été sa hantise: être dans une maison avec des vieux sans les siens.

Il s’est fait un grand silence.

Il reste à C. à trouver comment entendre ce qu’elle cache si bien . Comment les aider ? GHV