Archive | mars 2018

La marche de la poésie.

 

…au drapeau transparent.

Dans son film  » La boîte aux lettres du cimetière « , le réalisateur Francis Fourcou , et ami du poète Toulousain Serge Pey,  suit cette marche depuis Toulouse jusqu’à Collioure pendant la deuxième quinzaine de mai 2014.

Rendre hommage au poète Espagnol Antonio Machado en allant sur sa tombe.

…Le chemin se fait en marchant. Et quand tu regardes derrière toi, tu vois le sentier que tu ne dois jamais fouler à jamais. a écrit le grand poète.

La photo est belle, le film poétique. Les mots flottent dans l’air, dansent au-dessus de l’eau paresseuse du Canal du Midi et dans les villages, l’alphabet s’égrène en sortant des boîtes aux lettres. Moments magiques d’incursions irréelles dans ce paysage en grande partie audois.

Et le vent dès le début du film, ce vent omniprésent, dans les herbes, les platanes ou dans les blés encore verts de mai. Son souffle fort et puissant comme un poème épique.

Sur le trajet, quelques arrêts symboliques, des actes de poésie et de résistance. Un drapeau transparent porté par les marcheurs ; il claque au vent et on peut y écrire ce que l’on veut. Je crois que c’est le drapeau qui questionne le plus.

Au seuil de Naurouze, partage des eaux, brève rencontre avec un chilien exilé, puis à Carcassonne, la Maison des Mémoires, celle du poète Joë Bousquet dont je vous ai déjà parlé, et à Couffoulens, petit village au milieu des Corbières, au Théâtre dans les vignes, belle réussite, la lecture de Pey, théâtrale et martelée adressée à Barack Obama. L’ardeur y était et c’est  le thème du printemps des poètes de cette année.

La terre cathare a payé son tribu à l’histoire et ce n’est pas par hasard que le chemin se fait par-là, aussi au milieu de ces châteaux dits cathares. La résistance de ces bonhommes-c ’est ainsi qu’ils s’appelaient-, vivant la foi comme les premiers chrétiens fut rude et l’oppression de l’église les considérant comme hérétiques, féroce. Le lien à faire n’est pas loin, avec l’épisode de la guerre civile espagnole qui heureusement n’a pas duré autant que l’inquisition qui suivit mais parfois, comme pour les séismes, l’histoire a des soubresauts et des répliques.

En tant que fils de réfugié espagnol arrivé en France début 1939, comme Machado, le poète Toulousain, très marqué par son histoire personnelle, arrivé à Collioure, plante sur la plage dans une grande indifférence une sorte de cimetière. Seuls quelques enfants sont allés vers le groupe de marcheurs militants poser quelques questions.

En effet,  grâce à une photo de son père au camp d’Argelès, retrouvée dans une exposition, une idée émerge. Il duplique.Chacune d’elle est avec force piquée d’un bambou dans le sable. Pour se rappeler que ce lieu de détente et de plaisir fut autrefois un lieu d’exil, de douleur.

Sur la tombe de Machado sans cesse visitée, il y a une boîte aux lettres pleine de mots et de maux, sans doute, des cailloux, petits ou grands retenant des morceaux de drapeau républicain. Pey lit  sa missive à Don Antonio comme il l’appelle ; j’aurais aimé entendre quelques mots d’enfants et d’autres lettres. Le chemin ne s’est pas fait tout seul mais il se fait facteur des mots et le poète est selon lui un facteur  et je suis bien d’accord.

Démarche intéressante et performance émouvante mais à vrai dire, j’aurais aimé un peu plus de Machado et un peu moins de Pey. Je ne connaissais pas du tout ce poète. Son bâton de marcheur est plein de gribouillis. Sa particularité est d’écrire ses poèmes sur des bâtons et c’est un graphisme étonnant. Il écrit sa poésie, la lit et la dit avec force, en marchant ou debout,  statique, scandant avec ses pieds. Il va, comme on dit et ce faisant,  se fait croiser des univers artistiques qui nous réveillent.

Serge Pey a reçu le grand prix national de la société des gens de lettres 2017. La boîte aux lettres du cimetière  est parue chez Zulma.

Quant à Antonio Machado,  » …il dort à Collioure… »   et reçoit toujours du courrier. Il ne faut pas oublier que c’est grâce à André Malraux, Albert Camus, René Char et Pablo Casals, entre autres qui ont fait construire une tombe décente en 1958, que le poète exhumé ainsi de la provisoire est enterré dignement. Tout ceci a été rappelé au ciné-club par le réalisateur.

A peine un mois après son arrivée à Portbou, déjà malade, il meurt le 22 février 1939 à Collioure, juste quelques jours avant sa mère.

Appartenant à la Generacion del noventa y ocho (dont Unamuno, Pio Baroja…) il participa à cette rupture avec l’ancien monde. Celui des faux semblants, des genres littéraires convenus.

Caminante, no hay camino, se hace camino el andar !

 

C’était hier au soir au Ciné-club de Gramat. Nous étions une quarantaine.

A lire ou relire Campos de Castilla

ELB

 

Extraits :

Poésies de la guerre

XII

Le crime a eu lieu à Grenade

A Federico García Lorca

I

Le crime

On le vit, avançant au milieu des fusils,
Par une longue rue,
Sortir dans la campagne froide,
Sous les étoiles, au point du jour.

Ils ont tué Federico
Quand la lumière apparaissait.
Le peloton de ses bourreaux
N’osa le regarder en face.
Ils avaient tous fermé les yeux ;
Ils prient : Dieu même n’y peut rien !
Et mort tomba Federico
– du sang au front, du plomb dans les entrailles –
… Apprenez que le crime a eu lieu à Grenade
– pauvre grenade ! -, sa Grenade…

 

 

 

Haïku du jour.

Morsure de l’hiver

Les chuchotis du givre-,

Le causse en beauté.

 

ELB

Voyager…

 

deux.ghv

Posée sur un siège devant un écran ou une table de travail ou un chevalet, ou encore devant sa fenêtre ouverte, retenue par des tâches et des habitudes je ne bouge guère mais me plait à aimer l’idée du voyage.  Citadine. Même si le paysage de la ville, les murs dressés, la nature encerclée, le poids  et la grisaille des  matériaux, la saleté au pied des tours de verre, l’incongruité de certaines couleurs attachées aux images placardées, le trop plein de visages, ce cadre ne m’ est pas somme toute si désagréable ce n’est pas lui qui m’oblige à fuir vers des ailleurs.

Cette ville qui n’en semble pas une dès qu’elle s’étire le long des rails entre Gare du Nord et Epinay sur Seine par exemple et qui est le creuset où s’est forgé ce blog : un passager sur un si court trajet n’est que transporté et relie ainsi bout à bout deux vies, celle du lieu où il vit, et celui du lieu où il va. C’est pour donner plus de sens à cet acheminement que m’est venu la manie du carnet et des voyageurs croqués (voir sur ce blog Croquis du train).

Comment aimons nous voyager, un peu, beaucoup ,passionnément, pas du tout?

En ce moment un couple d’amis voyage  au Népal et je suis leur pérégrination sur le web en attendant leur retour. Parfois les images inodores d’un reportage télé.  Demain je m’en irai marcher avec ce groupe que j’ai découvert en ville: quelques kilomètres autour des immeubles pour émerger , se sentir bien, avoir un ciel à partager. La balade c’est le minimum requis pour se sentir bouger .

Me reviennent en mémoire mes passages de frontière, en train pour la plupart , en avion bouffeur de kérosène parfois, mes virées en province- mais la majeure partie de la France me reste à découvrir- , mes balades dans les bois , les bien aimées. Des grands voyages je préfère la lecture,  ceux relatés de Stendal, ,de Mérimée aussi , de Melville sur les mers du XXème ,pas grand chose à voir hors la mer quand on est à la poursuite d’une baleine mais que de personnages forts sur un seul navire, ,de  Segalen, Nicolas Bouvier(L’usage du monde), du jeune Sylvain Tesson, je dis jeune parce qu’il espère trouver le bonheur dans Les forets de Sibérie ou sur Les Chemins noirs . Simone de Beauvoir nous a raconté ses vacances à bicyclette, ou à pied en solitaire. Là encore me reviennent en souvenir mes traversées de l’Espagne (1974, j’avais dix-huit ans) seule, en stop. Oserais-je le faire aujourd’hui?

Fabienne Verdier , peintre, m’a tout autant transportée , en Chine cette fois, Passagère du silence, dans les années 80  chez les calligraphes rescapés de la grande purge maoïste , dans les paysages des estampes et auprès  de populations encore intactes , pour quelques années seulement, et des étudiants brimés , embrigadés, bosseurs jusqu’à l’épuisement.

Comment arrêter de telles listes?

En équilibre, oui j’aime les voyages, les miens et ceux des autres aussi à cause de ce que l’on y découvre . et là encore il faudrait entreprendre une liste …GHV