…Mes mots sont seulement des matins de labour…

Humaine et dans  le partage, la francophonie  enrichit la langue française devenue commune  par ses apports, son mixage voire malaxage parfois. Ainsi melting potée, elle peut évoquer ce que Gide a écrit-je ne me souviens plus à quelle occasion et je cite de mémoire-,   que les langues se réunissaient en désordre. Mâtiner le français de créole ou d’autres langues et utiliser en même temps différents niveaux de langage comme Sony Labou Tansi, écrivain Congolais l’a fait, c’est l’enrichir et la faire vivre.

Je fais éclater les mots pour affirmer ma « tropicalité disait-t-il. A lire en Points Seuil La vie et demie  1979. Il était aussi auteur de théâtre.

C’est ainsi que la langue  est vivante et selon les latitudes, prend des couleurs, des accents et des intonations qui la réveillent. Elle peut accorder ou accommoder  et raccommoder plusieurs mondes, réunir des exils, des identités. Les images parlent et se colorent pour oublier un peu ce mot de territoire que les politiques nous renvoient un peu trop souvent,à mon goût.La langue est notre maison mais je crois qu’elle n’a pas de territoire à elle, propre. Elle circule et c’est tant mieux.

Ce poème est de René Depestre, Haïtien dont je vous ai déjà parlé. A lire, entre autres, Hadriana dans tous mes rêves, Halléluia pour une femme jardin, Le mât de Cocagne, Éros dans un train Chinois, Un poète à Cuba. Tout est en folio.

Libre éloge de la langue française

à Olivier Germain-Thomas*

De temps à autre il est bon et juste
de conduire à la rivière
la langue française
et de lui frotter le corps
avec les herbes parfumées
qui poussent bien en amont
de nos vertiges d’ancien nègre marron.

Ce beau travail me fait avancer à cheval
sur la grammaire à notre Maurice Grevisse :
la poésie y reprend du poil de la bête
mes mots de vieux nomade ne regrettent rien
ils galopent de cicatrice en cicatrice
jusqu’au bout de leur devoir de tendresse.

Debout sur les cendres de mes croyances
mes mots ont la vigueur d’un épi de maïs,
mes mots à l’aube ont le chant pur de l’oiseau
qui ne vend pas ses ailes à la raison d’État.
Mes mots sont seulement des matins de labours
éblouis de sève qui forcent avec amour
les portes du désert cubain qu’on leur a fait.

Ce sont les mots frais et nus d’un Français
qui vient de tomber du ventre de sa mère :
on y trouve un lit, un toit, un gîte
et un feu pour voyager librement
à la voile des mots de la real-utopie!
laissez-moi apporter les petites lampes
de la créolité qui brûle en aval
des fêtes et des jeux vaudous de mon enfance :
les mots créoles qui savent coudre les blessures
au ventre de la langue française,
les mots qui ont la logique du rossignol
et qui font des bonds de dauphin
au plus haut de mon raz-de-marée;
les mots sans machisme aucun qui savent grimper
toutefois à la saison bien lunée des femmes
mes mots de joie et d’ensemencement profond
au plus dru et au plus chaud du corps féminin,
tous les mots en moi qui se battent
pour un avenir heureux
oui je chante la langue française
qui défait joyeusement sa jupe
ses cheveux et son aventure
sous mes mains amoureuses de potier.

(Anthologie personnelle, 1993)

*Écrivain voyageur, poète, passionné par l’Orient.

ELB

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