Archive | mars 2017

Tu pointes ou tu tires?

 

Si belles journées qu’il est dur de s’enfermer. Au stade d’Epinay sur Seine je vais m’assoir en fin d’après-midi dans l’angle des boulistes . L’une du groupe me connait et vient me saluer.Les autres m’observent. Le carnet les intimide.

Les arbres ont des allures de cathédrales. et sous les branches encore dénudées  les passants et les joueurs lancent des propos plus gais et sonores qu’à l’ordinaire: le printemps est bien là.

Plusieurs pensées notées pour des bouts de papier  pourtant  je crains de raisonner si j’évoque  l’actualité et puis la tiédeur du soir m’invite au lâcher-prise..

Pointer, agater, faire un biberon…Je n’ai pas encore remarqué si la petite troupe jargonne  en secte pétanque .Les mots ont là la saveur que leur attribue les puristes en leur domaine. . Pour les règles aussi. « T’as vu le nouveau, il sait même pas le jeu. »

Curieux comme les mots sont intégrés. Enfant- j’avais encore le regard au niveau des ourlets de cette voisine- et voilà qu’elle disait bien au-dessus de ma tête : « M . est à l’hôpital, on l’a opérée d’une descente d’organes. » Cette assertion je la rapportais à ma mère et convaincue d’avoir tout compris je lui spécifiais qu’il était bon qu’elle est eu  une culotte.De même cette autre souvenir , c’était à l’école et je n’étais guère plus vieille : tout le village bruissait de la nouvelle de la mort de S. que l’on avait retrouvée dans sa citerne. Et Francis d’affirmer que rien d’étonnant à cela  puisqu’elle travaillait du chapeau. Là  s’imposa  d’une manière assez claire ma première idée du métier de modiste mais tout de même je restais sceptique : en quoi  une si élégante activité pouvait-elle pousser au suicide?.GHV

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

HaÏku du jour.

D’un rose touchant

La branche du cognassier

Signe le printemps.

 

ELB

…Mes mots sont seulement des matins de labour…

Humaine et dans  le partage, la francophonie  enrichit la langue française devenue commune  par ses apports, son mixage voire malaxage parfois. Ainsi melting potée, elle peut évoquer ce que Gide a écrit-je ne me souviens plus à quelle occasion et je cite de mémoire-,   que les langues se réunissaient en désordre. Mâtiner le français de créole ou d’autres langues et utiliser en même temps différents niveaux de langage comme Sony Labou Tansi, écrivain Congolais l’a fait, c’est l’enrichir et la faire vivre.

Je fais éclater les mots pour affirmer ma « tropicalité disait-t-il. A lire en Points Seuil La vie et demie  1979. Il était aussi auteur de théâtre.

C’est ainsi que la langue  est vivante et selon les latitudes, prend des couleurs, des accents et des intonations qui la réveillent. Elle peut accorder ou accommoder  et raccommoder plusieurs mondes, réunir des exils, des identités. Les images parlent et se colorent pour oublier un peu ce mot de territoire que les politiques nous renvoient un peu trop souvent,à mon goût.La langue est notre maison mais je crois qu’elle n’a pas de territoire à elle, propre. Elle circule et c’est tant mieux.

Ce poème est de René Depestre, Haïtien dont je vous ai déjà parlé. A lire, entre autres, Hadriana dans tous mes rêves, Halléluia pour une femme jardin, Le mât de Cocagne, Éros dans un train Chinois, Un poète à Cuba. Tout est en folio.

Libre éloge de la langue française

à Olivier Germain-Thomas*

De temps à autre il est bon et juste
de conduire à la rivière
la langue française
et de lui frotter le corps
avec les herbes parfumées
qui poussent bien en amont
de nos vertiges d’ancien nègre marron.

Ce beau travail me fait avancer à cheval
sur la grammaire à notre Maurice Grevisse :
la poésie y reprend du poil de la bête
mes mots de vieux nomade ne regrettent rien
ils galopent de cicatrice en cicatrice
jusqu’au bout de leur devoir de tendresse.

Debout sur les cendres de mes croyances
mes mots ont la vigueur d’un épi de maïs,
mes mots à l’aube ont le chant pur de l’oiseau
qui ne vend pas ses ailes à la raison d’État.
Mes mots sont seulement des matins de labours
éblouis de sève qui forcent avec amour
les portes du désert cubain qu’on leur a fait.

Ce sont les mots frais et nus d’un Français
qui vient de tomber du ventre de sa mère :
on y trouve un lit, un toit, un gîte
et un feu pour voyager librement
à la voile des mots de la real-utopie!
laissez-moi apporter les petites lampes
de la créolité qui brûle en aval
des fêtes et des jeux vaudous de mon enfance :
les mots créoles qui savent coudre les blessures
au ventre de la langue française,
les mots qui ont la logique du rossignol
et qui font des bonds de dauphin
au plus haut de mon raz-de-marée;
les mots sans machisme aucun qui savent grimper
toutefois à la saison bien lunée des femmes
mes mots de joie et d’ensemencement profond
au plus dru et au plus chaud du corps féminin,
tous les mots en moi qui se battent
pour un avenir heureux
oui je chante la langue française
qui défait joyeusement sa jupe
ses cheveux et son aventure
sous mes mains amoureuses de potier.

(Anthologie personnelle, 1993)

*Écrivain voyageur, poète, passionné par l’Orient.

ELB