Archive | janvier 2017

Aller-retour.

padirac

Deux journées pleines et ce dont je laisse ici une trace, des mots:

1: De longues heures de voyage le train lancé dans le paysage d’hiver de Paris à Gramat, et des lointains frileux découverts au travers des  moucharabiehs légers des sous-bois dénudés. Aller,retour .

2- Pour se reposer du panorama qui fuit derrière la vitre relecture de Trois histoires de J.M. Coetzee . J’aime tant l’évocation de la maison « aimable » dont il a fait l’acquisition en Espagne, celle de la ferme de sa famille (en Australie si je ne trompe)et son analyse sur la régression du monde rural , celle  de l’île disparue de Robinson Crusoe , trois histoires autobiographiques sur un passé révolu,tant appréciées donc  que je les apportais à Evelyne sûre qu’elle aimerait aussi et l’ écriture ciselée et les thèmes…

Le livre je l’avais eu par Nathalie d’Epinay : »un auteur à découvrir. Tu me diras ce que tu en penses « . De ma part en échange elle avait reçu Les trois chevaux d’Erri de Lucca  qui lui me venait d’Evelyne . Echange de bons procédés…

3:-Et  Evelyne chez qui je loge pour une nuit dit »je n’ai aucune imagination ». « Moi aussi » me répète mon esprit. Nous avons donc en nous ce manque qui nous oblige à ressasser sur le réel.

4:-Il y eut la visite au funérarium par la belle après midi ensoleillée du dimanche , puis le lundi tous ceux du Bastit réunis et bien plus encore  dans l’église minuscule où ils ne pouvaient contenir,  un lundi de froid et de crachin  et la descente au cimetière. Claudine avait perdu sa mère . J’éprouvais un chagrin un peu fou et un sentiment de paix qui s’accordait-mais comment vous expliquer cela,- à ce jour si maussade d’hiver. La campagne nous cernait ,  minérale, grise, presque en noir et blanc , avec quelques touches de rouille, aussi ascétique que la bure d’un moine, mais curieusement accueillante. Le retour à la terre, à la nature. J’observais Claudine. Je mesurais sa peine et songeait à cette amitié qu’elle m’avait accordée sans défaillance aucune depuis plus d’un demi siècle.

Evelyne(ELB) a reporté sur le livre d’or placé devant l’église l’ haïku qu’elle avait écrit à la mort de mon beau père et que j’aime tant:

Le souffle s’est tu

Dans le silence des nuits

Au ciel sans limite.

GHV

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Ce que je pourrais dire.

balade-elb

 

Au fond de mon jardin blanchi par le givre,  le soleil se levait derrière les arbres. Ces jours-derniers, les herbes prisonnières dans leur tulle de glace, recouvrant le sol,  geignaient encore sous les pas, derrière la maison où l’ombre persiste jusqu’en milieu d’après-midi.

Mais les jours où le soleil traînaille et a du mal à s’extirper des nuages, et il y en a aussi-, la lumière même blafarde finit  par percer un peu ce plafond de brume. Ces jours-là, ce sont ceux qui font des soirs sans étoiles ou presque. Et tout d’un coup l’on devient capricieux se souvenant de ces ciels boursouflés d’étoiles à tel point qu’on avait eu l’impression qu’en tendant simplement le bras, on pouvait en attraper une belle poignée.

Un peu à l’écart mais pas trop, juste ce qu’il faut de nature et proche du bourg.
Tout autour la nature : le Causse réveille le passé même si le mien s’est plutôt joué dans le Limargue, plus arboré. Tout ou presque fait écho et je redécouvre ou découvre  des ruelles arides aux hauts murs de pierres dévalant vers le cimetière avec leur portillon surmonté, la plupart du temps,  d’une pierre plate. Les points de vue différent d’un lieu à l’autre et c’est devenu un sorte de jeu. La petite balade vers le lac gelé près du Viaduc enjambant l’Alzou a refait surgir le souvenir de quelques promenades obligatoires et ennuyeuses de l’internat, surtout au printemps et à l’automne. Les travers étaient alors troués d’éclats jaune ou violet des jonquilles ou des colchiques. Il n’y en a pas. Instants, moments fugaces de l’enfance et de l’adolescence, prisonniers du paysage, comme otages de mes souvenirs et sensations ou sentiments propres à ce moment-là. Le paysage a été modifié par la pousse d’autres arbres et la perte de certains, aussi. Tel autre chemin à l’issue duquel une trouée ouvrant sur un plateau  découvre un panorama à 180 degrés piqué de panaches de fumée. Il accompagne nos pas de vieux lichens et de lierre qui enlace plus qu’amoureusement le tronc de certains arbres. Les couronnes de gui qui en décorent d’autres m’attristent davantage. Ce n’est pas bon signe car leur santé se dégrade. Ils ont comme moi, commencé à vieillir.

Ici, les oiseaux, l’observation du ciel, le jour qui progresse depuis un mois, la bise de la  semaine dernière. Dès les premiers jours de notre arrivée,  on les entendait, les oiseaux ; Les rouges-gorges et les mésanges ont déjà piaillé il y a un mois mais elles se font plus insistantes. Presque tout le monde a une mangeoire pour les oiseaux et va se munir de graines et de boules de graisse. J’en ai trouvé une, petite et légère, « nordique » disait l’étiquette.Il a fallu se munir de chaussures plastique, type sabots, pour aller au jardin

Une vie naturelle dans son déroulement, son rythme, sans travailler et loin de l’agitation de la ville. Quand on a tout son temps, on finit par apprendre la lenteur et l’on sent mieux  passer et s’écouler, ce temps. En tout cas, il me semble que je le mesure mieux. Pourtant, Le jour rempli, je me demande parfois ce que j’en ai fait, ce que j’ai bien pu en faire. Mille petites choses, des gestes les plus naturels c’est-à-dire les plus simples qui soient comme prendre du bois dans la petite cabane et en fin de journée, allumer le feu qui parfume le salon et puis régulièrement,  aller vider le cendrier au pied des arbres, comme une offrande. Aller à pied chercher le pain en évitant la route et arriver sur la place familière,  étendre le linge. A ce sujet, j’ai redécouvert qu’au soleil, l’hiver, il fumait. Un véritable enchantement. Fermer les volets sur la nuit et se calfeutrer pensant à la surprise que le ciel nous réservera demain.

Une nouvelle chorale où  le registre est plus éclectique. Une nouvelle façon de faire et de dire mais le même enthousiasme et la même gaieté. Retrouvé amis et connaissances ainsi qu’une partie de famille. Cependant je ne suis pas encore chez moi, enfin, pas tout à fait.

Je ne me désintéresse pas de la marche du monde mais je le regarde différemment et le tiens un peu à distance. Pourquoi ? Est-ce la présence de la nature ? L’actualité nationale ou internationale n’a plus l’emprise qu’elle avait sur moi. Peut-être pourrais-je dire un jour, que la ville est plus tonique, a  plus d’énergie, sollicite davantage et recèle des excitations pour l’esprit. Ce n’est pas sûr. Je suis ici, moins dans la spirale qui m’embarquait dans son tourbillon. Celui de la vie accélérée, passée à la moulinette.

Dans ce chamboulement de vie- on ne travaille plus et on est à la campagne-, je me rassasie de ces images de vie plus tranquille, plus lente. Je continue à prendre des photos alors que je n’ai plus à arracher au temps ces moments de vie, essentielle,  puisque je suis là.

La lumière, ce matin était moins accessible et surprenait pourtant préfigurant un printemps prochain malgré la fine pluie de la nuit qui avait fait plier le vent d’Autan. Deux heures après, un soleil d’hiver à la lumière blanche.

ELB

Dommage!

paula-modersohn-kalher

« Schade. » dit-elle en tombant foudroyée par une embolie pulmonaire, dix-huit jours après un accouchement en octobre 1907,  à l’âge de trente et un ans. C’est le dernier mot prononcé par Paula Mordesohn-Becker, peintre Allemande. Dommage!

Paula Modersohn-Becker voulait peindre et c’est tout. Elle était amie avec Rilke. Elle n’aimait  pas tellement être mariée. Elle aimait le riz au lait, la compote de pommes, marcher dans la lande, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, être nue au soleil, lire plutôt que gagner sa vie, et Paris. Elle voulait peut-être un enfant- sur ce point ses journaux et ses lettres sont ambigus. Elle a existé en vrai, de 1876 à 1907.

Comment avec ce ton, ce style, ne pas avoir envie de lire Etre ici est une splendeur ?

C’est sa vie qu’évoque Marie Darrieussecq,  dont on ne sait pas grand-chose dit-elle. Ce sont aussi des vies mêlées : Rilke, l’ami au style toujours musical et empreint de mélancolie poétique, sa femme Clara sculptrice, Martha femme du peintre Vogeler à l’initiative de l’école de Worpswede, le Barbizon allemand.

Parlant d’elle, Rilke écrit :  » …sa voix avait des plis comme la soie. »

Trois journaux incomplets, à trous –c’est l’image de Marie Darrieussecq-, et même en les croisant,  il est difficile de retrouver les mêmes évènements et les impressions qu’ils ont laissées, des lettres, des fragments de vie. Un groupe d’artistes de Worpswede près de Brême dont Paula se démarque rapidement. Elle se sent à l’étroit et a besoin d’ouverture ; il lui faut de l’air, de la nouveauté. Quelques dimanches passés ensemble, après-midi gourmandes ou bavardes et studieuses, des promenades, des vacances, quelques dînettes et pas mal d’escapades à Paris sous le charme duquel Paula est tombée dès son premier séjour.  Otto Modersohn, le peintre connu et qui vend  ne comprend pas la peinture de Paula  déjà post impressionniste, en tout cas avant-gardiste attirée par le fauvisme et le cubisme. Il apprécie ses portraits sur le ciel qui lui inspire deux mots : « Force et intimité.»

Avant d’épouser le fraîchement veuf, Otto, les parents de Paula exigent qu’elle apprenne durant huit semaines, la cuisine,  chez sa tante. Paula finit par étouffer. M D parle alors de la difficulté,  pour une femme,  de se consacrer à son art. Déjà dans sa nouvelle traduction de Un lieu à soi, de Virginia Woolf, elle évoquait la même difficulté : celle de concilier une vie domestique et une vie artistique. Fin XIXème, début XXéme, pour une femme, sortir des 3 K -comme l’écrit l’auteur-,  c’est presque impossible : Kirche, kinder, küche  c’est-à-dire église, enfant, cuisine. « Une époque où il aurait fallu choisir entre créer ou être mère ? »

Elle vend trois toiles de son vivant à Rilke qui pourtant la trouve excessive dans sa peinture. Le fait d’être reconnue et celui de vendre un peu,  l’autorise mais un peu tard  à se considérer vraiment comme peintre .Elle peut le revendiquer.

 « Je n’aurai plus à avoir honte et à rester silencieuse et je sentirai avec fierté que je suis peintre »  écrit-elle à sa mère, en s’excusant de l’avoir oubliée un peu. Ce qui frappe dans ses toiles ? Ce regard des femmes et des enfants comme s’ils avaient englouti le paysage, le monde. Ses propres yeux larges, au regard profond, semblent avoir bu tous les canaux.

« …une femme qui peint des femmes après des siècles de regard masculin. » Elle a été la première femme à se représenter, nue et enceinte. Simple, Paula. Elle veut aller à son essentiel : la beauté. L’année qui a suivi sa mort, elle est exposée et en 1927 grâce au mécène Rosélius, la maison Paula Becker-Mordesohn ouvre à Brême. Il tenait à l’appeler Becker, d’abord. C’est le premier musée du monde consacré à une femme.

Paula, M Darrieussecq l’a découverte tardivement. Dès lors, elle va tout faire pour la tirer de l’oubli et file à Brême pour voir quelques tableaux court l’Allemagne et rencontre  personnes et mécènes  qui lui permettront de découvrir d’autres tableaux ainsi que les lieux où Paula s’est attardée. Cela débouche sur une exposition en France au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris. Elle en a été la conseillère. L’exposition a eu lieu d’avril à aout 2016. L’intensité d’un regard en était l’intitulé.

Dommage, je l’ai ratée et Huguette aussi qui m’a prêté ce livre.

Une vie courte et intense comme son regard. Dire sa vie, montrer ses tableaux. C’est ce qu’a voulu, que veut Marie Darrieussecq et elle le dit.

« Je veux lui rendre plus que la justice : je voudrais lui rendre l’être là, la splendeur. » Trace d’une vie si brève.

ELB

Etre ici est une splendeur   Marie Darrieussecq chez P.O.L 2016. Paru il y a un an, peut-être est-il sorti au format poche P.O.L.

Illustration: couverture du catalogue; portrait de jeune fille, les doigts écartés devant la poitrine (vers 1905)
détrempe sur toile, 41 x 33 cm
Von der Heydt-Museum, Wuppertal
© Paula-Modersohn-Becker-Stiftung, Brême