Un pont entre l’Orient et l’Occident?

 

paysage sérigraphie

 

Erdogan, de  nouveau ami- ami avec Poutine depuis la semaine dernière. Après  l’attentat en plein mariage à Gaziantep,  le premier s’est donné toute légitimité à attaquer,  seul, DAESH ce qui lui permet de massacrer des Kurdes qui, décidément l’ont toujours dérangé. C’est presque une aubaine de pouvoir à nouveau taper sur ceux de  Syrie qui sont en droit de conforter leur territoire ; c’est justice puisque les peshmergas se sont battus et ont fait reculer les terroristes. L’hyperprésident Turc intimide au passage les Kurdes de son pays leur enjoignant de ne pas  poursuivre leur désir d’autonomie.  Comme tout est imbriqué et complexe, Erdogan  en ayant assez d’attendre l’autorisation des USA – qui par ailleurs soutiennent les Kurdes-, a riposté. A ce stade, on se dit que le rapprochement de la Turquie avec la Russie, un peu avant,était une façon de pousser les Américains dans leur retranchement. Et sans réaction de leur part,  ils y sont donc allés.

Les Russes frappent aussi en Syrie et pour continuer à soutenir Bachar,  pilonnent ses opposants, façon de sauvegarder leur seule base militaire dans la région.  Seulement voilà, chaque pays a une implication un peu différente, soumise à ses propres intérêts.

Ce qu’il y a de troublant,  curieux, ou pas très clair, c’est que la Russie a toujours soutenu les Kurdes de même qu’elle soutient l’Arménie, ennemie jurée de la Turquie qui ne veut toujours pas reconnaître le génocide. C’est ainsi qu’au gré de leurs intérêts et du moment opportun pour les servir,  les uns et les autres, avancent sur l‘échiquier et tentent de placer au mieux leurs pions. La Turquie est dans l’Otan, pas la Russie donc nous sommes bien obligés d’être un peu logiques avec nous-même d’où la réaction d’Obama qui va rencontrer Erdogan.

Pour savoir où les uns et les autres vont intervenir, je vais être cynique-, il suffit de regarder où se trouvent les puits de pétrole des uns ou les bases militaires des autres ou les deux, souvent. Quand j’entends Opération Bouclier de l’Euphrate, je ne peux m’empêcher de penser au problème de l’eau de cette région puisque la Turquie en est le château d’eau et pourrait en contrôler l’accès, tenir en haleine tout le Proche Orient. Le grand projet de barrage n’a pas encore vu le jour mais inquiète ses voisins (Syrie et Irak) car on peut imaginer qu’en régulant les crues fréquentes du Tigre et de l’Euphrate qui courent à travers la Turquie  sur 900 kms, il puisse y avoir  des contrôles représailles. Les deux fleuves traversent aussi la Syrie et l’Irak avant de se jeter dans le golfe Persique. Il est toujours plus confortable d’être plutôt en amont qu’en aval.

L’hyperprésident Erdogan a de nombreuses clefs. Si vous vous intéressez à la question vous avez lu ou entendu les commentaires et analyses.

Je ne sais s’il existe, mais si ce n’est pas le cas il faudrait l’inventer,  un jeu de société ou quizz façon Trivial Pursuit sur la géostratégie et la géopolitique, un  dessous des cartes à la  Jean-Christophe Victor, version  jeu de société. Pédagogique et instructif.

La situation de carrefour de la Turquie l’a placée en position de négociation avec l’Union depuis cinquante ans et  je rêvais d’un pont entre l’Orient et l’Occident.

Le pays avait fait beaucoup d’efforts pour satisfaire aux critères demandés et ils sont très nombreux. A chaque manche gagnée, s’en ajoutait d’autres plus difficiles. Il se trouve que ces dernières années, sur la question des droits de l’homme, le pays  a  reculé et le gouvernement s’est radicalisé. L’opposition laïque s’amenuise, les rébellions sont matées, les minorités fustigées et la purge en cours assombrit le tableau. A un certain moment, il y a une dizaine d’années, la Turquie a peut-être été tenue à l’écart voire humiliée par certains politiques dont des nôtres d’ailleurs qui brandirent le chiffon rouge de l’islam sans se souvenir que le démantèlement, en son temps-, de l’empire Ottoman avait laissé des traces.

Erdogan veut sans doute comme Poutine, redonner l’occasion à son peuple d’être fier de lui-même et lui faire entrevoir des possibilités de conquête,  la réussite économique ne suffisant pas.

Je n’arrive pas à me résoudre à la perte de la Turquie comme futur membre de l’Union. Je tourne un peu en rond  depuis longtemps autour du sujet d’où ce billet d’humeur, ce matin. Elle restera en tout cas un grand partenaire à défaut d’être un lien entre l’Europe et le Proche-Orient tant meurtri..

Et pour  expliquer peut-être,  l’origine de l’affection particulière que je porte à ce pays, je vous donne en partage un texte écrit il y a quelques années. J’avais découvert à la suite d’un deuil familial, en 1993,  un petit bout de Turquie et j’étais tombée sous le charme:

 

Trois petites choses puis s’en est allée.

 

Egon Schiele, Rilke et un petit guide sur la Turquie. C’est tout. Trois petites choses d’elle et puis s’en est allée. Trois éléments.

Faut-il établir un lien entre eux ou laisser à l’imagination, le loisir de vaquer. Il n’y a peut-être aucun rapprochement à faire. On ne peut pourtant pas se laisser aller librement à tel choix plutôt qu’à tel autre. Il n’y a sans doute aucun lien, aucun pont à établir entre les trois. Surtout et à fortiori quand il s’agit de sa propre sœur, plus jeune et disparue trop tôt. Bien trop discrète, elle demeurera un mystère.

 Elle s’était un peu dévoilée, trop peu, quelques mois auparavant l’accident, à Noël. Mais comment cela m’autoriserait à un quelconque fil conducteur.

 L’extrait du catalogue Egon Schiele et le guide sur la Turquie résultaient peut-être d’une glanerie au milieu de son terrain de prédilection. Quant à Rilke, elle était en train de le découvrir. J’aurais aimé avoir ses impressions et le sentiment que lui avait inspiré la lecture des Lettres à un jeune poète. Une autre sœur plus âgée  et qui la connaissait bien et partageait avec elle davantage de complicité. Elle me donna ces trois cailloux, joyaux précieux, me disant sur le ton de la confidence en me tendant le livre de poche : « elle était en train de le lire ».

Pour aller à sa rencontre, pour essayer de la connaître mieux après sa mort que je ne l’avais fait de son vivant ?

 Il y avait eu quelques violettes ; les primevères et les crocus avaient fait leur percée et parsemaient le sol. Le soleil d’avril était chaud, trop chaud. Déplacé et insolent, ce jour d’enterrement d’après Pâques quand la terre s’était réveillée et commençait à annoncer l’été précoce de cette année-là. Il me semble que cela aurait été plus facile s’il avait plu. On ne devrait pas mourir lorsqu’il  fait beau.

 Deux mois après sa mort, je suis allée en Turquie dont je rêvais déjà sans avoir encore reçu les trois petites choses. Avait-elle eu l’intention d’y venir ? Et pourquoi ce guide ?

 J’avais su que nous avions fait un bout de route ensemble et je découvris une terre de mosaïque sur laquelle s’étaient succédé bien des peuples et des cultures. J’étais attirée par les couleurs et les odeurs du souk d’Istanbul et du thé à la pomme.

 La lumière dorée des palais en bordure du Bosphore rive européenne et rive asiatique me bluffait.

 Il y avait trace de la France à Topkapi. Et ailleurs. Dans le grand chaudron d’argent offert par Louis XIV, s’était mêlé, qui avait parfumé l’avenir, la somme de nos ardeurs conjuguées. J’éprouvai un réel plaisir à voir que nous étions appréciés car français et que notre langue, non content d’avoir voyagé, s’y était installée. 

 Je fus impressionnée par les villes souterraines et les fresques des églises troglodytes, les mosquées bleu et verte, les caravansérails me fascinaient et je me sentis forcément un éclat de cette mosaïque colorée et odorante comme elle l’aurait ressenti, je suppose, avant que les ombres ne s’allongent et l’enveloppent.

 L’Anatolie aussi resterait vierge de son passage.

 

2004

 

 

 

 

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