Archive | mars 2016

Illétré.

dessin-illetrisme

 

Avec l’arrivée du printemps que,  sans nous en rendre-compte, avons fêté hier au soir avec H et Ch., la semaine de la langue française et de la francophonie s’achève.

En prose ou en poésie, la langue est notre maison ; Nous l’habitons, l’enjolivons, la dépouillons ou  la transformons. On  dit la nôtre, élégante et toute en nuances. Nous nous l’approprions et la faisons vivre ; sans langue ou plutôt, sans mots à lire et donc à écrire que vit-on ?

Ce butin, dont parlait Kateb Yacine, volée au colon et devenu une richesse, un trésor que l’on revisite et enrichit, comment fait-on quand il fait défaut ?

Nombre d’écrivains étrangers ont choisi de s’exprimer en français,  comme Assia Djebar franco-algérienne disparue il y a 2 ans, le franco-libanais,  Amin Maalouf à l’Académie française ou le franco-congolais Alain Manboukou qui vient d’être nommé à la chaire de  Création artistique  du Collège de France, les USA – où il enseigne s’intéressaient déjà aux  littératures francophones dont l’Africaine.Voilà que notre pays va leur donner une place de choix

 

Illétré   est le dernier roman de Cécile Ladjali, d’origine iranienne et professeur de Lettres, publié chez  Actes Sud  en janvier de cette année.

Léo, un jeune homme de 20 ans a grandi  porte de St Ouen,  cité Gagarine avec Adélaïde, sa grand-mère analphabète Tout est énigmatique pour lui : le monde ne se lit pas donc ne se livre pas ; il faut le décrypter. L’abrégé en partie oublié de son court passage à l’école va-t-il lui suffire ; Léo essaie de donner le change et de faire face à cette réalité jusqu’à l’accident à la faveur duquel il va peut-être réapprendre à lire.  Pauvre de mots, perdu, laissé- pour- compte, c’est l’isolement, la solitude. Les mots deviennent des couleurs, des formes comme un visage se transforme en biscuit avec pour bouche une fraise rouge, la ligne de métro, une couleur et une voix.

C’est le corps qui se cogne au monde ou plutôt à la vitre qui le tient à distance malgré soi. Beaucoup de poésie dans ce texte non sans humour mais grave sur le sujet, l’école, l’institution.

Au bord du chemin, quelle image accrocher au mot ? Ces lumières qui s’allument le soir sur la tour derrière la fenêtre, ces lettres que veulent-elles dire ? L’énigme reste entière puis le jour enlève l’angoisse du déchiffrage impossible. Mais Léo travaille dans un atelier d’imprimerie et des casses, il ne connait que le bruit et de l’encre,  l’odeur. Voyage sensitif, sensuel, la vie a ses bons moments, ses passerelles au milieu de l’angoisse.

Pourquoi les mots se sont-ils envolés ? Quel événement les aurait gardés en otage pour qu’ils se refusent de la sorte ?

Une écriture magnifique qu’il faut lire pour sa belle langue,  son énergie bruissant de mille éclats qui résonnent et parlent à chacun de ces gestes fort de sens comme  poster une lettre, glisser un mot dans la boîte aux lettres de l’absent ou lire une annonce.

Ch. nous racontait hier qu’un ami de son père, émigré comme lui et à qui il avait indiqué le trajet pour se rendre à son  travail,  s’aidait chaque jour pour compter les stations en glissant dans une de ses  poches huit cailloux les passant dans l’autre à chaque arrêt pour ne pas manquer le sien.

Dans ces conditions, il est difficile, douloureux d’être un être de paroles, créateur de liens. La personne en question est retournée dans son pays tant l’exercice, la vie tout court était fastidieuse.

 

Illétré de Cécile Ladjali Actes Sud  2016.

ELB

 

De Delphine du Mérac à Anselm Kieffer

Sous titré: En vrac.

Je sais qu’une page de blog ne peut déverser trop d’informations sans dérouter  le lecteur . Pourtant cette semaine fut cela: une série d’anecdotes et de rencontres et les relater au jour le jour retarderai d’autant celles à venir: je donne en vrac donc.

-Etre allée samedi dernier à l’exposition de Delphine du Mérac , durée prévue pour le week-end seulement   mais le personnage reste visible dans son atelier parisien.

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C’était à l’association Un air de famille basée dans le dixième et qui propose des ateliers pour…toute la famille. Couples et enfants: l’atmosphère différait des habituels vernissages parisiens par l’animation des plus jeunes dont certains  mes anciens élèves . Paysages suspendus , perspectives asiatiques, couleurs délayées, harmonies invitant au bonheur, légéreté du crayon ou du fusain, de la craie parfois pour animer, conter ou suggérer un monde ou l’homme n’est là qu’accessoirement. A peine entrevoit t-on la trace de quelques murs. Le monde comme un nid. »Les voyages forment la jeunesse » dit l’écrivain.  Elle, évoque ses périples en Amérique du Sud en Asie.

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Elle a invité Matthieu Rauchvarger aux percussions coréennes . Leur  seuls noms retrouvés sur Internet  invitent à psalmodier. Jug,jing janggy, kkwaenggwari…

C’était le soir où j’ai du réfléchir au droit de « croquer les gens.* »

Mercredi autre expositionen compagnie de Nathalie:  Anselm Kieffer à Beaubourg (Musée Georges Pompidou). Je le vois pour la quatrième fois depuis 2000 et le Shebirat kelim, les bris du vase, à de la chapelle de la Salpêtrière.

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Un grand , un démesuré,un homme fragile, un de ceux qui ont à dire et y mettent une énergie déployée comme une arme, comme un cri. Pour ceux qui ne le connaissent pas il faut imaginer un travail de matières : couleurs empâtéees comme la fange, sable, briques, fragments, tissus , déchets, poussière et quelques pigments  traditionnels, mises en scène, toiles dressées comme des murs, actes évocateurs: coller pour associer ,écrire pour la mémoire, salir jusqu’à en frôler la beauté, brûler …

Vous découvrez ce que votre coeur depuis l’enfance vous a appris à reconnaitre comme  vérité et que vous aviez mis au rencart. Relire ou lire le bleu du ciel de Georges Bataille. Vous y retrouverez    dans les rêves de Troppmann les cadavres, la branche cassée, les fleurs incapables de mort, la femme putain, les espaces clos, les lucioles, la boue…

J’ai aussi chez moi, dressé sur une étagère, usagé et même peint pour cacher les souillures du temps,appuyé  à d’autres livres  comme un rappel,  Entretien dans la montagne de Paul Celan ( Editions Morgana). V ingt huit pages  qui débutent ainsi : « Un soir que le soleil, pas lui seulement, avait sombré,  s‘en fut alors, quitta son logis, le juif fils d’un juif, et avec lui s’en fut son nom… ». Autre lecture de Anselm Kieffer.

Mercredi j’ai perdu mon téléphone portable à Beaubourg.Y voir un signe?

Donc en huit jours deux manières différentes sur le rytmme de la respiration.Entre lumière et ténèbres.

*https://trainsurtrainghv.com/2016/03/13/en-rire-ou-en-pleurer/

 

…je n’ai pas le cœur à le dire

 

comme s’égrenait  la chanson.

Le choc passé, dans un autre monde et un autre temps, baroque par le chant et après avoir pris des nouvelles d’Huguette* et après décantation, je réagis et aurais tendance à voir notre monde, tel une ruche sans organisation,  « alvéolé »,  comme autant de petits mondes côte à côte et cloisonnés.

Bêtise, ignorance, haine, pauvreté, misère, errance ou déshérence : quel mobile pousse à bout pour en arriver à ce geste de violence.

Un monde où dessiner serait un acte d’agression et être dessiné se sentir violé ? Je n’en veux pas et vous non plus.

Comme dit Huguette, que de questions. Mais alors que faire, que penser et que dire.

Et même si nous parvenions à ce que chacun ait droit à son rayon de miel, le monde irait-il mieux ? Sans doute mais il faudrait aussi décloisonner et faire circuler les idées, les cultures avec leur histoire et leur langue ou leur chant.

Comme nous sommes encore dans la quinzaine du Printemps des poètes  -et aussi en pleine semaine de la francophonie-,  en souvenir d’un poète Kosovar rencontré au Festival de poésie de Sète l’an passé, Agim Vinca, grand admirateur de Valéry, un poème qui garde toujours, pour moi, tout son mystère et sa musique: Les pas .

De qui ou de quoi s’agit-il? Un être mystérieux, le rêve, la personne aimée,  l’inspiration, la pensée en chemin ou la création elle-même ou ce qui la précède, arrivant à pas menus ?

Sans doute beaucoup le connaisse mais je ne peux m’empêcher de le partager à nouveau :

 

Les pas.

 

Tes pas, enfants de mon silence,

Saintement, lentement placés,

Vers le lit de ma vigilance,

Procèdent muets et glacés.

 

Personne pure, ombre divine ;

Qu’ils sont doux tes pas retenus,

Dieux !… Tous les dons que je devine

Viennent à moi sur ces pieds nus !

 

Si, de tes lèvres avancées,

Tu prépares pour l’apaiser

A l’habitant de mes pensées

La nourriture d’un baiser,

 

Ne hâte pas cet acte tendre,

Douceur d’être et de n’être pas,

Car j’ai vécu de vous attendre

Et mon cœur n’était que vos pas.

 

                                    Charmes, 1922

 

Le  mystère donc nous encourage à ouvrir des portes et à solliciter la pensée. Le percerons-nous jamais ?

ELB