La voix du vent.

hgreverose

Le printemps qui vient, capricieux et trop frais nous a donné quelques petits coups de vent qui réveillent. Il me surprend toujours et toujours joyeusement je l’accueille car je sais qu’il va chasser les nuages ; la pluie, je ne l’aime qu’en bottes de pluie et au bois.

C’est peut-être bien, d’abord par le vent que j’ai commencé à prendre la mesure de la nature, de ce qu’elle pouvait m’apporter. J’avais six, sept ans et l’un des textes de mon livre de lecture -dit courante- m’en a donné une représentation. Ainsi, il n’était pas que souffle invisible, le vent, mais prenait forme, existence tangible. Je mettais un visage sur le vent. Il était joufflu comme nous lorsque nous soufflions dans nos pipeaux en roseau ou ormeau.

Ce dessin, ce jour-là m’a éclairée : De gros nuages joufflus, dodus comme des chérubins lippus et les feuilles d’automne qui voltigeaient, dans le plus grand désordre. C’était incroyable.

Mémoire parcellaire mais ces fragments de textes ou d’illustrations m’ont aidée sans doute à réaliser que j’étais vraiment et essentiellement morceau, partie de cette nature au milieu de laquelle j’étais née et allais probablement grandir. Peu de couleur dans le dessin ; seule une petite traînée bleutée faisant le contour du souffle mais une évocation qui étanchait ma quête davantage que tous les mots, entendus, lus, répétés, écrits ou en attente de l’être.

C’était en automne, en octobre et dès le premier jeudi, jour sans école, il fallait que je sente ce vent, le flaire, éprouve sa caresse ou sa grande accolade selon le cas. Le dernier, je l’avais raté .Entre le marronnier d’Inde blanc et le rose, le terrain légèrement pentu était l’espace que je préférais, les jours de grand vent. C’était son lieu de prédilection, au vent ; il s’y enfilait à toute vitesse, à partir du chemin vers le clos, entre l’entrée et le jardin. C’est là qu’il était à son aise et il aurait pu se passer quelque chose : j’aurais pu m’envoler !

C’est bien de là qu’avec un frère et une sœur, assoiffés de sensations, nous roulions jusqu’au clos, perchés sur un tonneau vide. Je me donnais l’illusion que peut-être je pourrais décoller et dans le même temps, j’étais effrayée à l’idée qu’un vent méchant pourrait emporter loin, dans leur course, mon frère ou ma sœur.

L’Aouto, j’en avais entendu parler mais ne l’avais jamais vu. Tout le monde l’appelait l’Aouto, comme on aurait dit la Noélie ou la Maria. L’Aouto, c’est-à-dire, l’autan, en occitan : le vent, celui qui arrive en chantant et repart en pleurant.

De plus, il habitait le hameau de Ventoulou. Tout pour me troubler et me confondre. Il y avait donc du vent dans ce hameau plus qu’ailleurs ; c’était même peut-être là qu’il naissait ? Instantanément, je l’avais imaginé, cet homme, aux quatre vents, sans abri, ou alors dans une cabane de vigne. Mythologie, légende ? Cela s’apparentait, dans mon esprit, déjà vagabond, à un conte de ceux de nos livres offerts à Noël, sans doute. Au fil du temps, il était presque devenu une personnification du vent. Puis un jour il est mort. Et il a disparu de mon esprit jusqu’à aujourd’hui qu’il s’y invite par la force de la mémoire.

Mais les bruits du vent, eux, sont restés et me fascinent toujours. Les sons qu’il produit sont multiples. Il siffle, souffle, hurle, ulule, murmure, agite, soulève, balaie, furète, fouette, frôle ou frotte les contours, s’insinue, s’immisce dans les interstices, s’invite, s’installe, claque dans les voiles les boursouffle et cingle les mâts. Il fait bouffer l’eau, soulève la vague et enfle l’écume.

J’ai souvenir d’une des inflexions du vent dans un moulin à papier sur la Charente, à Fleurac juste au-dessus du fleuve. J’y ai passé un peu plus d’un mois. Le souffle du vent visitant la feuille de papier vergé que l’on a soigneusement étendu avec un té en bois pour ne pas la casser-, sur un fil comme du linge ordinaire. Une fois sortie du tamis et passée à la presse, la feuille bien essorée et l’air aidant, elle se laisse faire et s’allège au fur et à mesure de l’évaporation. En circulant entre les lattes de bois du séchoir, la brise la fait onduler et lui induit le son qui sera le sien propre.

Sa voix dans les feuilles, son souffle sur le travers et dans la sèche vallée, celui qui racle l’herbe assèche ou caresse les brins d’herbe de la prairie naissante, est toujours là. Celui qui hurle et qui fait peur, appelant le chat huant, la chouette ou le hibou, celui qui gonfle les nuages attisant l’orage, celui qui souffle la fleur de pissenlit, celui qui froufroute, gémit dans les plis, ceux du lourd tissu ou de l’étoffe soyeuse, robe de taffetas au détour d’une colonnade et pourquoi pas, précédé par le parfum de l’amante.

Puis il y a celui qui bourdonne ou bruit et murmure dans les arbres, se calme et puis s’en va chuinter dans les bambous et caresser les oiseaux ; il joue, il taquine. L’arbre est un formidable instrument à vent. Il faut être patient mais assis à son pied ou installé en hauteur, selon la direction du vent et sa force, on a de belles surprises. Matin, midi et soir, sa voix diffère selon la saison, l’heure et la chaleur ou la moiteur de l’air. Les oiseaux ne s’y trompent pas qui le désertent ou l’habitent selon le moment et la lumière. La voix du vent dans les roseaux ou les bambous, nous rassure ou nous émeut mais celui qui joue la bourrasque, la tempête, la tornade, la rafale nous tourmente. On est bien loin du tourbillon de feuilles colorées arrachées aux arbres, en début d’hiver.

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Celui qui me fait rêver ? Le lodos, qui souffle sur le Bosphore à Istanbul et fait voler les cerfs-volants.

Nous avons tous du vent une représentation différente sans doute mais chacun a son préféré.

Son murmure dans les arbres ne m’a plus quittée et c’est celui que je préfère. Au bois des Majoux, à chaque retour dans le Lot ou presque, je le retrouve quand il susurre et qu’il chuchote.

Alors, je me prends à rêver qu’il fait des confidences ou transmet des messages. Et que fait-il de l’écho ?

Que le vent nous soit léger. Aujourd’hui, soleil et ciel bleu.

ELB

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