Ainsi va le jour. 16

forme

 

Balade en bord de Seine, grand froid et soleil d’hiver au ciel bleu ; quelques mouettes bavardes se réchauffent, le reflet du ciel sur l’eau.
Ce froid paralyserait un peu si l’on s’écoutait mais non, il invite à marcher et à regarder la lumière qui ne cesse de bouger.

Vu il y a deux semaines, l’exposition Magnum à l’hôtel de ville .Paris par les plus grands photoreporters de l’agence entre les années 40 et ces dernières années 2000. Emouvant, poétique quotidien, coincé, drôle, politique. En tout cas instructif. Le parcours n’est pas long et fort plaisant. La métamorphose, évolution de la capitale et le contexte politique avec ses grèves de 36, mai 68, la mini-jupe, la mode, les tours de la défense.

Puis le jour que l’on n’oubliera pas, celui où les crayons se sont tus. Comme vous tous, sonnée, sans voix et sans mots car si les mots disent les choses, il n’est pas toujours facile de les trouver. Il faut qu’ils collent à la chose, innommable. Inconsolables que nous sommes. Des compatriotes ont attenté à notre liberté. Et les jours qui ont suivi avec d’autres, enlevés à leur vie, d’une religion différente ou représentant l’ordre.
La stupeur est peut-être le mot qui a posteriori convient. En ces temps où pour défier la morosité, on s’évertue à quelques exercices de mise en joie, de bonne humeur pour tenir le coup, il faut de la rigueur. A chacun son petit tiroir secret : Desproges ou d’autres. On se constitue son petit jardin d’hiver, chaud comme une serre à l’abri du grand vent et du froid qui mord.
Une infinie tristesse mais on ne tue pas l’humour ni la volonté de rester debout et de vivre. Ne pas accepter.L’invincible rire face au tragique, à l’effroi, à la sidération. Les voix ou les images qui résonnent et me renvoient à l’intitulé des photos de Reza vues au Petit Palais dans le jardin, en novembre le massacre des Innocents en Azerbaïdjan, celui du village de Khojaly en 1992.
Des cauchemars aux rêves et trois jours plus tard : Cabu qui me fait un dessin pour mon petit-fils et Bernard Maris avec son accent du Sud-Ouest m’explique l’économie me demandant une feuille que je n’ai pas. Sa voix est calme et rassurante. Quel bonheur, dans son sommeil de pouvoir survoler le drame en le transfigurant.

En rentrant, comme un fait exprès, les arbres habillés de noir, dénudés sourient à la lune. La lenteur à l’encontre de la vitesse des jours, du pas, du travail fait ou encore à faire. Peut-on échapper à son monde, à son époque et à sa frénésie et en même temps c’est le désarroi qui l’avait emporté ces derniers jours jusqu’à la fameuse grande marche. La longue marche dans Paris des crayons, des cœurs ; vent debout. Nous nous sommes reconnus ; ils sont d’un seul coup, tous ces morts devenus des symboles qui nous ont fait nous lever pour garder notre liberté.
Défier le noir de leur nuit pour sauvegarder nos principes et les fondements de notre république. Le Canard enchaîné, au lendemain du massacre des dessinateurs satiriques est aussi menacé d’être attaqué à la hache.

Puis, la vie en chemin, celle des enfants et les Blondes Ogresses, rassurantes : toujours à ma droite en dévalant la rue Etex. Nous avons enfin fêté la nouvelle année entre amis ; il est difficile de réunir tout le monde. A Paris, on travaille, on court, on s’agite et si l’on y prend garde, on peut passer à côté de l’essentiel.

Les camélias rouges des allées, je manque de passer à leur hauteur sans les voir et je croise les corneilles, plus farouches du tout, dont une se pose sur le toit d’une voiture à côté du parc
A la fin du jour, après avoir fait-me semblait-il-ce que j’avais en tête, ce qui me tenait à cœur, le soleil orange derrière les grands arbres, en tranches, débité. On dirait une succession de balais en sorgho, un bouquet. La jacinthe bleue a séché et sur le rebord de la fenêtre au-dessus de l’évier, les narcisses, sans remplacer la vue des cyprès, vont éclairer bientôt, ce bout de ciel au-dessus du toit de zinc.

L’exposition Sonia Delaunay- dont je ne sais presque rien- entre amies avec ces formes géométriques et leur déclinaison en couleurs, m’intéresse. Les tableaux sont lumineux, contrastés et attachent mon regard. Son travail de recherche me plaît. L’action, l’effet de la couleur sur telle autre, placée, posée à côté, tantôt étonne tantôt ravit ou déconcerte. Partie du fauvisme en passant par le cubisme du figuratif à l’abstrait coloré et la création textile que j’ignorais. L’influence de la campagne ukrainienne et de son folklore se retrouve dans ces travaux textiles. De la couleur et de la modernité dans un monde en noir et blanc ; Du printemps et du pep’s avant l’heure.

Le jour repousse la nuit d’un saut de puce. Je vais terminer ma relecture de quelques nouvelles de Tchekhov, le maître en la matière, toujours aussi intéressant à lire ou relire. Belle fin d’après-midi en jazz avec Huguette qui croque, qui croque.

Que va-t-il advenir de l’Ukraine et de Kiev qui a perdu son aéroport. Personne ne croit plus à la résolution du conflit par la négociation. Les Américains seraient prêts à livrer des armes aux Ukrainiens. Sombre anticipation : et si l’Europe devenait le champ de bataille des Russes et des Américains ? J’en ai froid dans le dos. Odessa dont elle est originaire et bien d’autres villes ukrainiennes auraient besoin des couleurs de Sonia Delaunay pour faire oublier celle du sang de ces derniers mois.

Vendredi matin en arrivant sur le pont au-dessus du cimetière de Montmartre, c’est le nouveau tag BAROOF, en vert qui a attiré mon œil. Sous mes pieds, le grand silence et sur le pont, l’agitation de la ville qui vie, vibrionne même, avec toujours des sans- abri enroulés dans leur couverture essayant de survivre au grand froid et à la faim, aussi.
L’un s’occupe à nourrir les pigeons et balaie devant lui un carré de bitume sur lequel il a posé un thermos, à côté de l’entrée du Mercure. Cela fait presqu’un an qu’il est là et a fait sa place.
Les passants le saluent.

ELB

Les autres articles de Ainsi va le jour sur la page https://trainsurtrainghv.com/ainsi-va-le-jour/

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2 responses to “Ainsi va le jour. 16”

  1. curtet says :

    Te lire, Evelyne, est un véritable plaisir…Avec toi on voyage sur les bords de Seine, dans ton quartier, dans ta tête , on s’évade..Puis un coup de crayon d’Huguette nous ramène dans un train de banlieue, on imagine la scène, on entend les bruits…on y est. Nous voilà avec vous deux au concert de jazz, Huguette dessine, concentrée, toi tu écoutes et tu observes
    : comme je le disais à Huguette hier, vous êtes comme deux petites fourmis cachées dans un coin, vous n’en perdez pas une miette et vous collectez vos impressions pour nous, avec humilité et spontanéité. Un bonheur.

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