Le bel hiver.

Sans titre

Le bel hiver au matin de neige ou de givre, où est-il ? Celui que l’on n’oublie pas, bien à l’abri dans un repli de l’enfance, au réveil légendaire et tout ébahi derrière la fenêtre. Je n’ai pas eu mon compte de givre à Noël et attends, toujours fébrile, une hypothétique neige.

Je me le rappelle alors, ce matin, beau et froid où l’on se sent léger quand on entend plus bas, dans le bourg, le troupeau de brebis qui remonte. Il n’est pas loin, le bourg et le coucou n’a pas encore annoncé le printemps, au bois. Et ce moment précis, se fige à jamais .Et on le sait, tout de suite : c’est pour toujours. Un peu comme une nature morte à l’aiguière du dix-huitième : des verres à café, épais, grossissant un pli de la nappe, un grain de raisin prêt à éclater tant le luisant de sa peau l’arrondit encore davantage. Le pépin est plus que suggéré, il suffirait d’un rien pour qu’il fasse exploser le grain et qu’il se livre jusqu’au bout et sans décence. Une bluette d’éternité, en nous éclaboussant, immortaliserait l’instant.

Comme au jardin, quand la neige avait recouvert les buis et tous les arbres. Enrobé dans la ouate, feutré, il retenait son souffle. Suspendu l’air aussi; Seules les pattes des moineaux mesuraient l’allée, des phlox à l’arbre de Judée. Dans les intervalles du givre, il y avait de la vie, emprisonnée, séquestrée et prête à bondir. C’était de l’organza, du tulle que bientôt le soleil d’hiver allait réveiller.
Et on se mettrait à table et comme tous ces jours d’hiver, le soir viendrait plus tôt et la nuit préparerait un autre matin de givre.

Est-ce ce jour précis, ou un autre que je sus que cette nature faisait corps avec nous, que nous émergions de ce monde vierge. En tout cas, il me devint précieux, indispensable et je sais maintenant que rien ni personne ne pourrait me le soustraire puisque je le porte en moi depuis que j’ai pu en avoir conscience.

C’est à ce matin de givre, que j’associe, je ne sais pourquoi, la cretonne qui égayait la cuisine de ma grand-mère. Elle aimait ce tissu et ces motifs, toujours les mêmes. Le guéridon en était recouvert. C’est de cette cretonne qu’était faite la cantonnière de la cheminée et le coussin du fauteuil, à droite à l’entrée, en était aussi recouvert.
Elle avait une manière particulière, ma grand-mère, de prononcer le mot « cretonne », une manière bien à elle, mœlleuse, ou alors c’est moi qui en remplissais automatiquement l’enveloppe, de duvet. En tout cas, il était chaud et la couleur aussi, jaune. Elle était la seule de mon entourage à l’utiliser et c’est un mot, du coup, qui lui allait bien; Il se l’était d’ailleurs attachée.
Peut-être que ce tissu qu’elle affectionnait tant, avait fini par ne plus être du goût des autres car personne ne le prononçait plus et la tante venu de Paris eu raison de cette étoffe trop rustique.

Ma grand-mère, les tissus, elle aimait bien ça. Ce n’était pas une grande « couseuse », brodeuse et tricoteuse mais à chaque saison, il fallait qu’elle pousse l’aiguille. Il y avait toujours un petit ouvrage en train dans un panier. Elle était pressée et voulait faire mille choses, c’est donc qu’elle aimait la vie. Elle manquait de patience et n’était pas perfectionniste
Elle appartenait pourtant à une génération, où le travail de l’aiguille et du crochet accomplissait une jeune fille et lui permettait de préparer son trousseau aux fins de se marier.
Il y avait eu sans doute, quelqu’un de plus doué dans la famille pour s’y consacrer.

L’envie subite de prendre l’aiguille ou le crochet lui donnait l’occasion de revoir une vieille amie de classe. A une petite lieue du village, elle s’y rendait le plus souvent l’hiver car le jardin qui somnolait l’accaparait moins.
Ses visites à Marie-Louise étaient calquées sur le calendrier des grandes foires et la boutique de la place était devenue le salon d’un après-midi en attendant que mon grand-père ait terminé son tour. C’était aussi là qu’on la retrouvait à la fin de ses emplettes, comme elle disait, les jours plus ordinaires. Et ce magasin de tissus au plancher de bois à larges lattes était impressionnant tout autant que la propriétaire qui le patinait. Grande et à la voix forte, bien assurée, elle en imposait.

Les mètres en bois, posés sur ces sortes de bureaux rustiques qui servaient de support pour mesurer le tissu, me rappelaient la longue règle de l’école. Sa manière sèche de manier l’instrument et de le faire claquer en le reposant, la rendait subitement plus grinçante. Mais plus humaine aussi quand elle déchirait énergiquement le tissu demandé par une cliente, accompagnant le geste d’une grimace de forçat. Elle avait quelque chose de masculin dans son allure et ses traits étaient plutôt grossiers bien qu’elle se mit de la poudre pour les atténuer, sans doute. Ma grand-mère ne mettait rien sur sa peau et me paraissait plus fine et plus discrète. C’est que je la connaissais mieux.

Elles ne se ressemblaient pas du tout, leur ton de voix était très différent aussi et je crois pourtant que ses visites à Marie-Louise apportaient à ma grand-mère, une sorte de gaieté et son franc parler, rugueux qui tout en la choquant la bousculait sans doute un peu, la revigoraient. Le comportement de Marie-Louise me semblait plus affranchi des conventions.

Je la trouvais déplacée dans cette profusion de tissus et de couleurs. Elle manquait de rondeur et de douceur. Les journées de froid lui allaient bien.

ELB

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5 responses to “Le bel hiver.”

  1. Anne-Ma says :

    Merci pour ce beau souvenir. J’aime beaucoup, également, le dessin qui l’accompagne. Bon dimanche.

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  2. trainsurtrainghv says :

    Ouatinement cousu ton texte Evelyne : je partage!!!

    Je mets des noms: madame Dupuis, la vendeuse de tisssus, vichy,et pilous en tous genres…la grande amie de ma mère. Et Mr Roques le marchand de chaussures place de la halle à Gramat aussi aussi , t’en souvient-il?
    Cette semaine en ouvrant la radio j’entends: »cinq heures trente: 6°à Gramat. » Mon petit glaçon ensoleillé pour la journée…GHV

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  3. AnnoMali says :

     » Tous les poètes n’ont pas été vermifugés  » : c’est rassurant !
    Merci pour cette évocation de souvenirs communs .
    « … ces tremblants animaux que le givre a fait naître la nuit sur ma fenêtre  » , je les attends aussi !

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  4. manh14 says :

    Une trés belle évocation. Un beau texte poétique qui fait rêver à cette vie ancienne tellement sereine et emplie de belles choses simples. Merci de nous faire partager vos souvenirs.
    H.A.

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