Lettre depuis Dhaka de Tandroy Mena.

caillaux

En préambule: merci Tandroy Mena de m’ avoir autorisée à publier ta lettre. Venir en banlieue c’était pour toi à moto et je publie sans ton accord le portrait que t’avait offert  Christian Cailleaux ( origines banlieusardes: La Garenne-Colombes!): il illustre si bien le souvenir que nous avons de toi…

Te voilà à des milliers de kilomètres ,au Bangladesh et mon train  est toujours rivé aux mêmes rails. … Je voyage grâce à toi et je partage . GHV

.

Ma chère Huguette,

(…)

Sérieusement, que te dire ? Comment prendre Dhaka, par quel bout commencer ? Tout semble être un écheveau qui aurait subi le passage de hordes de chats sauvages. Comment en tirer un fil et donner sens au récit d’une ville prise au milieu d’un chaos inextricable.

Dhaka, c’est d’abord du bruit. Une fureur de klaxons, de camions, de bruits de générateurs, de sirènes où chacun tente sans succès d’étouffer les autres. Par jeu, j’en ai enregistré quelques passages, c’en est drôle tant le trait est épais. je mettrai cela en ligne à l’occasion.  C’est ensuite une densité. Partout où le regard se pose, une foule, dense, compacte, bruyante, vivante et harassante. Une proxémie insoupçonnée, des voitures dont en permanence les rétroviseurs se touchent tant l’espace est rare. Impossible pour un piéton de se faufiler entre les véhicules dans les embouteillages, il n’y pas de place pour passer. toutes les voitures sont marquées de cette proximité permanente, mieux vaut ici ne pas être attaché aux carrosseries immaculées… 

Et la voiture est un lieu de travail essentiel. Ton blog serait bien orphelin ici, pas de train ni de transport en commun dans une ville de 15 millions d’habitants et dont les quartiers historiques ou actifs sont distants de plusieurs kilomètres. L’Alliance est installée dans un quartier historique, Dhanmondi, quartier de jeunes, proche des universités, à une dizaine de kilomètres du quartier de Gulshan, où se trouvent les ambassades et la communauté expatriée. Soit grosso modo, la distance qui sépare Epinay de la rue de l’Aqueduc. Eh bien, si tu consacres 20 minutes de transport à tes trajets quaotidiens, il me faut au bas mot 5 fois plus de temps. Un rendez-vous à Gulshan, c’est 3 heures de voiture. Cela conduit à réfléchir au temps perdu et à la bonne gestion des déplacements. Mais la contrainte extérieure est têtue. Ici conduire est effrayant et je ne connais pas d’européen qui le fasse. J’ai donc moi aussi un chauffeur mais tente, le soir venu de m’aventurer à conduire. Mon chauffeur ignore comment je peux obtenir un permis de conduire, il a fallu lui expliquer ce que c’était. il faut dire les règles de conduite sont particulières. Il me faudra des mois pour en comprendre les subtilités.

Une autre chose, les quartiers se ressemblent tous, où plutôt tous ressemblent à pas grand chose, comme les extensions le long des routes des villes en Inde, des constructions à l’économie, des poteaux en béton dans les coins, un chainage en béton armé et ont rempli les vides avec des briques, des portes métalliques, un néon central et le tour est joué, on laisse apparents les fers à béton pour une extension en hauteur à venir, quand les finances le permettront. Bref, une ville légo ou l’empilage est de mise et où aucun schéma général n’est esquissé. Souvent des panneaux publicitaires criards couvrent les façades, il faudrait une abnégation d’ascète pour les tenir propres et lutter contre une poussière omniprésente et tenace.

Alors, me diras-tu, tu regrettes d’être parti. Mais non Madame, car il y a ces a-côtés, ce sel de la vie qui donne foi en l’homme. Comment dans un environnement si rêche, peut-on s’épanouir ? Quel mystère humain nous conduit, pauvres hères que nous sommes à ne pas succomber à la morosité ?

Là, réside le feu sacré ! Dans cette cohue, cette épuisante ville, ce bruit perpétuel, le parisien moyen que je suis, avec son rationalisme à 2 takas (ce qui ne fait pas grand-choses, 2 takas) se dit mais pourquoi diable mon chauffeur klaxonne-t-il alors que tout est bloqué et qu’il souffre forcément lui aussi des agressions sonores, pourquoi notre cartésianisme nous pousse-t-il à penser qu’installer une entreprise de double vitrage nous transformerait forcément Crésus un claquement de doigts quand chacun aura gouté au confort du calme de son chez soi. 
-« Mais patron, je klaxonne pour rappeler à tous que je suis en vie ! Si les autres ne m’entendaient plus, j’en mourrais… »

Le chaos, la fureur et le bruit se transforment alors en une petite musique de vie, en leçon humaniste où le rationalisme est mis en brèche par la contradiction universelle si humaine, supporter les autres est un enfer, mais combien plus supportable que de se passer d’eux.

Un petit miracle dans ce monde au quotidien souvent rugueux, le British Council a invité Akram Khan Company, le danseur londonien originaire du Bangladesh. Il présentait un solo de danse moderne époustouflant, DESH, monté en 2011 entre Londres et Grenoble avec une mise en scène somptueuse. Akram Khan un artiste particulièrement chaleureux – c’est lui qui avait fait danser Juliette Binoche il y a quelques temps. Les éléments scéniques de DESH ont été recrés à Dhaka pour l’occasion et c’était un bonheur rare d’y assister et d’entendre les réactions du public sur un spectacle lié aux racines. Quelques images ici
L’Alliance française a le plaisir d’inviter en novembre Karhika Nair, l’auteur française du spectacle d’Akram Khan, et  Joelle Jolivet,  illustratrice d’un album jeunesse Le tigre de miel  sorti en 2013 chez Actes-Sud et diffusé en anglais en Inde l’an passé. L’album est une réécriture de la partie centrale du spectacle DESH. Il est en cours de traduction en bangla (L’histoire se passe de le sud du Bangladesh dans les Sundarbans, cette traduction fait donc sens). Quel bonheur d’avoir la chance d’organiser cette venue et de rencontrer des gens d’horizons si divers et riches de tant de créativité. Que vaut à côté de cela quelques heures quotidiennes de bouchons ou quelques tracas à trouver un approvisionnement en fruits et légumes pas trop attaqués au formol ?

Je viens de me trouver un appartement à 5 mn à pied de l’Alliance. Un luxe rare que de ne pas avoir de voiture à emprunter pour aller travailler. Les appartements sont souvent des caves sombres dont les fenêtres donnent sur celles de l’immeuble voisin en général à 1m50 de distance. La lumière n’y entre pas et de toutes les manières, on se cache derrière d’épais rideaux… Mes 1920 sqft (tu calculeras en m²) sont dotés de baies vitrées (en simple vitrage toutefois) vastes et la lumière entre presque partout. Il y a 3 chambres avec autant de salles de bains et les murs clairs n’absorbent pas la lumière ambiante. Deux chambres donnent sur des arbres qui masquent les bâtiments voisins assez distants. Du balcon, un cocotier tend ses palmes et il sera sûrement possible de récolter les noix sous peu. Mes cantines sont arrivées hier, je vais pouvoir investir dans quelques meubles, je campe depuis 15 jours dans ce grand appartement vide où seul un matelas et deux poufs se partagent l’espace. Les seuls meubles qui trouvent grâce à mes yeux sont en rotin et canne. Le baroque massif sombre et brillant est à la mode ici, mais je crains ne n’être pas encore prêt à y succomber.

Mais quand leur charme opérera sur moi, il sera sûrement venu pour moi l’heure de reprendre ma route.

En attendant, il me reste tant de choses à découvrir, à partager mais aussi à remettre d’aplomb dans cette Alliance qui a besoin un tour de vis dans la gestion. Je m’y mets de suite.

Mes amitiés à( …)

Je t’embrasse. Tandroy Mena. Dhakka le 30 septembre.

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Le blog initié pour extraire de leurs carnets mes croquis du train (GHV:banlieue, quotidien, voyage petit, paroles singulières), prend corps avec les mots d'Evelyne (ELB: déambulations parisiennes et banlieusardes, sensations et constats et depuis peu retour sur le Lot). La palette de notre enfance quercynoise nous autorise ce regard particulier sur le monde citadin et banlieusard et sur la vie en province. GHV

One response to “Lettre depuis Dhaka de Tandroy Mena.”

  1. hyacinthe46 says :

    Quel plaisir de te lire, T M. Un vrai dépaysement ! Bonne continuation dans ta mission pleine de rencontres et de découvertes enrichissantes, sans doute. Et bien sûr, une lettre de temps à autre serait est la bien venue: Huguette te l’a déjà dit. Amicalement ELB

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