J’ai dérangé les araignées.

 

hgrevetombes                                                                                                                                                 Tombes.

 

La Toussaint, si l’on a éprouvé la mort d’un proche, prend l’année qui suit, une autre couleur ou plutôt les perd, gommées, passées au gris comme un lavis mélancolique mais tendre. Depuis quelques années, pour moi,  elle les a retrouvées et les fleurs déposées sur les tombes égayent ce terrain clos de murs hauts et orné de cyprès ; le cimetière. Il suffit de gratter un peu la terre ou de vouloir arracher quelque herbe en passant, l’air de rien, le regard s’attardant où repose un des siens et le dernier parti pour moi, ce fut mon père. De là, le point de vue en hauteur sur le cœur du village, accroche l’œil.

C’était un jour de février, un an après sa mort. : De nombreuses images,  et inattendues m’arrivaient qui me rappelaient le dernier jour. Le déroulement de ce jour si particulier. J’eu l’impression de déranger les araignées, les miennes propres et je suivis le fil qu’elles me tendaient.

Voilà ce que j’avais consigné alors.

J’ai dérangé les araignées. J’ai mis la clef dans la serrure et j’ai fermé la porte sur le vide. Plus personne dans la maison. Le dernier sorti avec moi, c’était Félix, le frère qui vient juste après moi.

Il y avait quelque chose de définitif, comme solennel dans ce geste, aussi lui ai-je tout naturellement tendu la clef. Il fallait qu’il en soit, aussi.
Papa venait de sortir, dans son cercueil, suivi par tous.

Prendre la clef que maman me tendait, me disant de fermer la porte. Eteindre les lumières et vérifier que les autres portes soient fermées avant de donner le tour de clef à la porte d’entrée qui devenait celle de la sortie définitive.
Fermer la porte principale est chose rare à la campagne car il reste toujours quelqu’un et puis habituellement il y a des animaux, au moins un chien. Il avait été retrouvé mort quelques mois auparavent et le chat aussi était parti.

Je m’étais exécutée en même temps que j’étais envahie par un vide que je savais sidéral.

Quitter la maison pour l’accompagner avec les autres et être obligée de grandir même si j’avais le sentiment de l’avoir fait, tout du moins d’avoir essayé.

Donner la vie m’avait obligée, -me semblait-il-,  en devenant  mère de, à ne plus avoir besoin d’être fille de.

J’étais grande moi aussi et devenais responsable du petit être pour qui je n’avais pas le droit de mourir autorisant ainsi mon père devenu grand-père à profiter des longues années à venir .Je passais d’une génération à l’autre et devrai transmettre à mon tour. Je devenais un relais qui se nourrirait encore longtemps des précédents dans la chaîne des vivants.

Pas si longtemps finalement ! Tout a passé si vite et les araignées tissant leur toile entre les poutres, que je nettoyais ce jour-là, me renvoyaient au chemin parcouru dans les herbes, les ronces ou les orties avec leur odeur du temps qui a fui et ne reviendra plus. Cette fois-ci, c’est sûr et on y croit enfin.

La clef accrochait un peu ; elle fit un bruit rauque. Le tour donné, il fallut agir pour assurer la suite. Ce fut, dans mon cas, de donner un peu de ce vide qui m’aspirait à celui qui était là, le plus près, le dernier à sortir. Pour me consoler un peu et nous consoler d’être là, hébétés.

Nous présagions déjà du retour en orphelins que nous étions désormais.

Il faisait grand froid mais beau.

 

ELB

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About trainsurtrainghv

Le blog initié pour extraire de leurs carnets mes croquis du train (GHV:banlieue, quotidien, voyage petit, paroles singulières), prend corps avec les mots d'Evelyne (ELB: déambulations parisiennes et banlieusardes, sensations et constats et depuis peu retour sur le Lot). La palette de notre enfance quercynoise nous autorise ce regard particulier sur le monde citadin et banlieusard et sur la vie en province. GHV

3 responses to “J’ai dérangé les araignées.”

  1. Frédérique Elkamili says :

    Je me souviens du corps, presque froid, transi, me disant qu’il avait froid, qu’il passait, trépassait. Elle grelottait mais respirait, se serrait contre moi et nous nous sommes accompagnées, elle, au-delà,rapidement. Un souvenir étreint, bien chaud, encore ; les années n’y changent rien.

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  2. manh14 says :

    Trés belle évocation. Que tout ceci sonne vrai et triste, sans effets superflus. Un bien beau texte. Quand ma mère est morte, je me suis dit que cette fois, j’étais en première ligne. Je le suis toujours. Mais je sais que je ne survivrai pas à cette guerre là.
    Amicalement. Hervé

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  3. trainsurtrainghv says :

    .Pour l’illustration ce dessin m’a paru évident que j’ai trouvé parmi mes scans Gageons que beaucoup se retrouveront dans ce que tu décris….Ce sont des moments intenses .Je me souviens avoir perçu un dernier souffle….puis rien.GHV

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