Paulhan à Madagascar.

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Un plaisir de lecture, je disais donc, que cette correspondance de 121 lettres de 1907 à 1910 adressée à sa mère et à sa tante.

La présentation du livre avec sa couverture marron ainsi que la typographie évoque l’étiquette collée sur une caisse à bord d’un cargo ou une cantine de voyage… c’est du moins ce qui j’y ai vu et l’embarquement va de soi. Le dialogue- pas toujours facile- des cultures entre ce jeune homme tout neuf et ce pays exotique, étrange et multiple pourrait résumer assez bien ce livre.

Durant ces trois années, comme lui, nous évoluons dans le milieu administratif et colonial au gré des changements des cadres. L’école y est, évidemment, largement évoquée puisque le jeune homme de vingt-trois ans est professeur de Lettres au collège de Tananarive. Surtout fréquenté au départ par des élèves de parents français, fils d’administrateurs, colons et militaires avec 7 élèves à son arrivée, le collège en compte, pour mémoire près de 80 à son départ. La proportion en ce qui concerne l’origine étant à peu près la même .Un peu plus de fils de commerçants. On se balade aussi dans cette grande île où le rouge et le vert dominent ;il n’y a pratiquement pas de réseau routier et l’on imagine sans peine les bœufs, les buffles ou zébus et leur marche nonchalante. La nature n’est pourtant pas le personnage principal.
Ces lettres présentent un grand intérêt et nous disent sa perception des êtres et des choses, dressant au fil du temps un tableau qui vers la deuxième année, fait déjà évoquer à Paulhan son retour .Au début curieux, intrigué, fasciné parfois, il écrit à plusieurs reprises à sa mère qu’il ne fera pas carrière dans l’administration et préfèrerait l’école coloniale et se plaint de l’instruction publique qui ferait mieux d’apprendre aux Malgaches de la brousse leur dialecte plutôt que le français. « On les perfectionne dans l’étude de leur langue. Enfin on ne cherche pas à en faire comme Augagneur des Français incomplets mais des vrais Malgaches » C’est ce à quoi il travaille. Il lui arrive de se rêver en directeur de l’instruction publique et même en chercheur d’or.

Cette correspondance nous renseigne quant au contexte colonial de l’époque et de ce qui lui est attaché (quel que soit le pays concerné) : le nombre important de missions chrétiennes-protestantes et catholiques- et du rôle joué par celles-ci ainsi que celui non moins important de la franc-maçonnerie, active, tôt dans toutes nos colonies. Selon le gouverneur en poste, la politique mise en place différait sur les ambitions et les priorités. Ainsi,Paulhan parle de façon récurrente du gouverneur Augagneur qui n’agit, à son goût, pas assez pour le bien du pays et des indigènes. Par rapport au précédent, le nombre d’enseignants a diminué et les moyens aussi; il en est de même à la Réunion. Les bonnes relations avec les fonctionnaires et administrateurs sont liées aux visites à faire pour être bien vu. Paulhan tient à distance ce microcosme où le gouverneur compte toujours sur le soutien politique des enseignants et si tel n’est pas le cas, la relation est quelque peu tendue .Les pédagogies ou certaines initiatives seraient encouragées ou pourraient au contraire, en souffrir comme celle de Autret, collègue de Paulhan, en école professionnelle dans laquelle il s’investit au point de ne pas s’arrêter de la journée. Chargé de l’apprentissage et avec deux cents élèves, il participe à la menuiserie du palais en construction. Paulhan, lui, se félicite, un peu plus tard d’avoir reçu de l’Alliance Française 300fr. pour la bibliothèque (l’organisation a été fondée en 1886) le vice-président était un de ses amis, Noguez dont il parle beaucoup et partage idées et loisirs, aussi.

Vers la fin de la deuxième année, il finit par écrire à sa mère, suite à l’inauguration du monument célébrant la naturalisation de nombreux Malgaches-les plus politiques et qui du même coup devront plus de service à l’administration coloniale. Ceux qui restent en dehors de ce système et qu’il juge plus intelligents c’est à dire moins à la botte- Paulhan dit d’eux qu’ils sont « … en général catholiques ou protestants. » Jean Paulhan, indépendant d’esprit, pointe cela, un peu amer. On lui avait reproché de trop parler avec les protestants. C’est le toucher au cœur car , même s’il n’est pas pratiquant-du moins il n’en parle pas- on sait bien qu’en tant que Gardois, et issu d’une famille protestante, il est marqué par une histoire aux épisode douloureux.

Toujours en évoquant cette inauguration, très mécontent car on sent qu’il est obligé  » d’avaler quelques couleuvres  » et il écrit toujours à sa mère :
« Ah, je voudrais quitter pendant cinq mois tous ces catholiques, ces protestants et ces anticléricaux et chercher toutes ces vieilles croyances et ces vieux chants qu’ils ont perdu. Jamais ils n’ont voulu me les dire. ».

Il faut savoir qu’il poursuit toujours le même objectif à savoir, récolter et traduire les hein-teny avec l’aide d’un de ses anciens propriétaires, allant dans les villages. De nombreux Malgaches christianisés –nous apprennent les notes-voyaient à présent dans les proverbes des textes licencieux et païens. La perte progressive de leur culture et de leur religion traditionnelle hérisse Paulhan qui le dénonce. Mais en parlant d’amour raisonneur et intelligent, à propos des hein-teny, il semblerait qu’il feint quand même de ne pas en faire une lecture entre les lignes, plus érotique. La dernière année sera très active dans ce sens et avec un autre vieillard il apprendra de vieilles légendes et chansons qu’il fera découvrir à l’Académie Malgache.

Près d’y être nommé, il l’annonce à sa tante qui doit le cacher à sa mère jusqu’à sa nomination pour ménager l’effet de surprise, soulignant bien qu’on est venu à lui et non l’inverse comme pour s’excuser à l’avance. Immodestie ou fausse modestie ? Il dit avoir peur d’être considéré comme un arriviste. En tout état de cause il ne démérite pas et ce, pour le travail extraordinaire fait pour la restitution et la sauvegarde d’une langue et de ses trésors.
Il déplore cette perte d’identité et les intentions étaient bien là qui font dire, dans son discours de départ, au gouverneur Augagneur : « …La France veut que les naturalisés soient des vrais Français venus aux mœurs françaises parce qu’elles leur semblent préférables à toute autre. »
Et on s’y employait ; c’est ce que déplore Paulhan.

A l’occasion d’une remise des prix, chargé de faire un discours, il choisit de parler de Jean Laborde, de sa vie multiple et du rôle-contesté- qu’il a joué dans le début de la colonisation française. Ce discours paraît dans Le courrier de Madagascar
.
Je découvre donc cet homme, comme vous peut-être, en m’intéressant grâce à Paulhan à l’histoire de Madagascar. Merci Bruno!
Habile, Laborde approche la sphère de la royauté et après avoir écarté les gêneurs, a une liaison avec la reine Ranavalona 1 qui avait interdit à tout étranger l’accès à l’île. Liaison légendaire ou pas, il se rend indispensable au palais et il est fait Andriana(du nom d’une ethnie) en quelque sorte, anobli et aurait ainsi préparé le protectorat français. Il fut l’artisan d’un grand développement industriel colossal dont une partie à des fins guerrières. Resté fidèle à son pays malgré son parcours d’aventurier il préférait que l’île rouge soit française plutôt qu’anglaise. La géopolitique était déjà l’œuvre depuis pas mal d’années par l’intermédiaire des administrateurs coloniaux-souvent francs-maçons- et des missions confessionnelles des deux pays…

Voilà un grand raccourci de la vie rocambolesque d’un homme originaire d’Auch, habile et en cheville avec exploitants miniers et commerçants à Maurice et à Madagascar. Tout ce beau petit monde en concurrence qui existait toujours à l’époque, exaspère Paulhan. A ce discours qui n’était pas un panégyrique mais voulait rendre sa place à un diplomate aventurier ou l’inverse, il y eut une réponse très moqueuse. Paulhan fait participer à cet échange sa mère en lui envoyant les différents articles. Je sens Paulhan pas peu fier de son succès à avoir provoqué malgré le tact dont il sait avoir manqué. Il a des raisons d’en vouloir au gouverneur qui part .
Il essaie à chaque période de vacances de voyager dans l’île à la rencontre de ses habitants en même temps qu’à la découverte de la beauté des différentes paysages et les légendes qui y sont attachées. Il s’intéressera ainsi à leur cuisine en lien avec la pratique de l’amour et travaille à un essai, Le repas et l’amour chez les Merinas.
Les moyens de transports inexistants, il loue les services d’un bourjane tirant une voiture ou utilisant un filanzane, autre chaise à porteur. Il traverse une partie du pays et découvre qu’à cinq jours de voyage du pays d’Imerina, on ne rencontre ni homme ni village. Le développement profite surtout à la région des Hautes Terres et Paulhan aussi s’en inquiète. Routes quasiment inexistantes ou en chantier : En 1910, il n’existait qu’une véritable route, une route vers le sud relie Tananarive à Fiananratsoa. C’est une des très rares voies de communication. IL parle d’un voyage à Tsinjoarivo dont le nom est tiré d’une légende, celle des terres réunies pour combattre le ciel. Et s’égrennent qui nous font rêver, les noms de Ambiodakondro, Ambohimalaza.

Pour les colons, certains de ceux ayant acheté des terres, ce n’est pas comme on pourrait le penser, toujours facile et certains se retrouvent ruinés car venus travailler la terre sans y être préparés. L’année 1907 ayant été particulièrement mauvaise, le guide de l’immigrant est clair sur le sujet et leur décrit la réalité de terrain, difficile. Il parle de la saleté et de la pauvreté. Il n’oublie pas l’exploitation insuffisante des terres ; il parle même de malgaches peu travailleurs.

Parmi les collègues qu’il côtoie de façon régulière, il y a Autret dont je vous ai parlé avec lequel il cohabite et tous les soirs après le dîner fait sa balade rituelle, allant jusqu’à la ville mais en évitant les quartiers riches.
« Il ne faut pas nous accoutumer au luxe. » lui dit, l’austère normand à l’enfance douloureuse et qui envoie presque tout son salaire à sa famille miséreuse. Ils font donc le grand tour par de petites rues encombrées de tas de sable et de cendres. Il demande à sa mère de lui envoyer une lampe de poche pour le soir, rentrer plus serein de l’école jusqu’à chez lui. L’éclairage public sera installé dans la capitale en 1910. Je doute subitement que dans mon village lotois on en bénéficia à cette date. Lors de ces promenades, il leur arrive de se déguiser en malgache allant jusqu’à se noircir le visage. Ils discutent ainsi avec les indigènes, sans être reconnus. Cela prêterait à sourire car ce sont blagues de gamins mais dans l’esprit de ces deux-là qui viennent d’obtenir leur brevet de langue malgache avec succès, c’est la volonté de se fondre dans la masse, le désir de rencontrer les petites gens et d’éprouver leur niveau de langue que visiblement ils maîtrisent parfaitement.

L’autre intérêt de cette correspondance est la manifestation du profond lien affectif qui l’unit à ses parents, davantage exprimé à l’égard de sa mère et à sa tante. Et c’est l’occasion de découvrir l’artisanat local, moyen de subsistance qui n’est pas exploité. Voulant aider financièrement sa mère, voilà que j’observe, j’avoue, un peu amusée un Paulhan à la fibre commerçante. Il est propose à sa mère, rabanes, dentelles et chapeaux pour l’inciter à les revendre à Paris. On a ainsi avec force détails, les tarifs et description des différentes pièces envoyées. Il va même jusqu’à engager un petit garçon pour courir la brousse qui va sélectionner dans les petits villages, les meilleures dentelières. C’est pour améliorer l’ordinaire car Madame Paulhan qui tient une pension de famille, rue St Jacques à Paris ne roule pas sur l’or .Son mari gagne très peu d’argent et ses recherches ses publications ne font pas forcément recette. Les commentateurs supposent qu’il n’est pas impossible que le jeune Paulhan ne soit parti à Madagascar pour aider financièrement sa mère. Son inquiétude se lit et il veut mettre sa mère à l’abri du besoin : Il aimerait et il le lui écrit, qu’elle s’installe sur les grands boulevards. Un chapeau acheté 2,50 francs, pourrait se revendre 15 francs Au Bon Marché, lui suggère-t-il. Il est soucieux de leur santé à tous et parle du retour et des jours qui les séparent. Il raconte, avec une moue que l’on devine enfantine, des chicaneries de gamins avec ses collègues.
Tous les mois, il fait un récit ou rend compte du temps écoulé et ce à quoi il l’occupe sans oublier de dire ses indignations ou ses exigences en matière de demandes très précises concernant commande de livres ou de journaux ainsi que les salutations à faire à Untel .
C’est à peu près à ce rythme qu’il écrit, construisant peu à peu sa vision du pays et de son activité. En ce qui concerne le style de ce jeune homme , j’étais un peu déçue et il apparaît bien souvent simple, voire pauvre, souvent décousu et même la syntaxe étonne. Pas limpide du tout. Certaines expressions m’étonnent agréablement parce que d’époque . Et puis, il est en famille et ne fait pas d’effort d’écriture. Ce n’est pas sa préoccupation et ne se doutait pas qu’on lirait sa correspondance. Il donne des nouvelles et s’inquiète de ce qui se passe en France et dans le milieu littéraire ou universitaire surtout la dernière année.
Son père avait quelques connaissances dans le milieu ainsi que dans plusieurs revues dans lesquelles il était publié. Il charge sa mère de se renseigner et essayer de voir s’il pourrait enseigner le malgache à l’école des langues orientales. Il aimerait bien aussi assister en direct à la naissance et développement de l’aviation.
Dans le style de formules enfantines : » Au revoir ma maman, maman aimée. » ou « Je t’embrasse fort bien fort. » ou encore « De bons baisers pour papa et toi. »
Il n’y aura que deux ou trois lettres pour son père, lui parlant surtout de ses écrits et de l’avancement des démarches pour sa thèse et un poste à Paris
Lorsqu’il n’a plus envie de travailler parce qu’il voudrait se consacrer à sa thèse et dans une fausse naïveté, je suppose mais je n’en suis pas si sûre, il écrit à sa mère :
« Si nous venons subitement riches, télégraphie moi, je ferai ça. »

Paulhan n’évoque jamais une vie amoureuse, sentimentale. Très pudique, on ne sait pas s’il a aimé ou pas ou s’il a été amoureux pendant son séjour. A la fin d’une lettre datée de septembre 1909, on peut lire :
« Peut-être je vous reviendrai marié à une jeune fille malgache » C’était sans doute mal vu en métropole à l’époque et cela semble une boutade. Et puis les notes, si précieuses, m’apprennent que dans une lettre de 1909 adressée à un ami, Guillaume de Tarde, il se livre un peu et lui parle de sa tristesse :
«…c’est parce-que je voudrais avoir une femme et que je n’en ai pas et qu’il est trop tard d’en trouver une. On devient bien sensuel dans ce pays ».
On devine là un jeune homme timide, regrettant et à la fois semblant découvrir une sensualité insoupçonné que lui révèle ce pays qu’il sut aimer et non juger. Quelques mois avant de rentrer, il dit à sa tante espérer que sa mère ne s’occupe pas trop à lui chercher des cours et une fiancée. Mais il lui a peut-être donné un peu d’espoir car au cours de sa troisième et dernière année à Madagascar, il lui parle très souvent de la danse qu’il pratique et dans laquelle il se sent de mieux en mieux. Il la rassure en lui écrivant qu’à présent il sera plus à l’aise dans le monde, un peu dégrossi. Et je sens bien là, le jeune homme très timide, en retrait et pas forcément à l’aise dans sa relation à l’autre, le féminin, surtout.
Il aura comme tous les Européens son boto c’est-à-dire un domestique homme, sa ramatoa, la cuisinière qui dans certains cas devient la maîtresse ; Son collègue et ami, Cap fera plusieurs enfants à la sienne finissant par reconnaître les enfants sans pour autant se priver d’une compagne apparemment plus officielle si j’ai bien saisi. Il apparaît assez naïf parfois ou le feint. Notamment quand il parle d’un collègue, bon camarade qui se fait livrer une fillette de 10 ans…. et cela revient au moins une autre fois dans ses lettres. A priori tout européen a sa ramatoa. Jeune fille, petite femme, c’est ainsi qu’elles sont décrites. Paulhan s’offusquera, auprès de sa mère, et trouvera immoral que son ancien professeur de Malgache, Rajaona entretienne deux maîtresses sous son toit.

Deux petites choses pour terminer : J’ai été très étonnée par le sport pratiqué à son arrivée : la pelote basque ! Il se fait expédier de France chistera et balles. En 1908 a lieu le 1er match de pelote basque à Tananarive.
La deuxième : le mot varangue .Ce seul mot lu, entendu, prononcé et réécrit, à l’instant, me porte et me transporte, évoquant la lecture ancienne de Le Clézio dont la mère d’ailleurs avait une origine malgache, je crois, de Karen Blixen ou de Duras sur la concession impossible de sa mère.
Et j’entends aussitôt le vent ou la pluie, claquer le bois ou la vitre au-dessus ou sur les côtés de la véranda rafraîchissant l’espace en planches, ouvert sur la mer ou la forêt tropicale.
Lieu réconfortant, abri de tous les secrets de tous les rêves ou les doutes qui subitement peut devenir le lieu le plus hostile qui soit.

Bonne lecture de Paulhan si je vous en ai donné l’envie, tant mieux !

ELB

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