Jean Paulhan, Madagascar et le hein-teny.

RAT

Je m’étais intéressée à Jean Paulhan avec une affection particulière dans un premier temps car Nîmois. Plus sérieusement ensuite, j’appris son rôle important au sein de la Nouvelle Revue Française ainsi que sa place dans la littérature. On ne peut oublier son acte de résistance avec la fondation des Lettres françaises, journal clandestin. Sa passion de la langue et du pouvoir des mots m’avaient attirée. Et voilà que Bruno, lecteur de ce blog rencontré à l’exposition d’Huguette et qui a vécu et enseigné à Madagascar m’a fait découvrir une facette de Paulhan que j’ignorais à moins que je ne l’ai su puis oubliée.
Le hein-teny n’est pas le sujet principal du livre publié par sa petite-fille mais sa passion pour la langue et ceux qui la parlent et la font vivre est en filigrane tout au long de cette correspondance dont les notes au bas de chacune des lettres sont une mine d’informations. Dans une suite prochaine, je parlerai de l’autre intérêt de l’ouvrage.
Cette lecture a été pour moi, qui m’amuse et m’essaie au haïku, l’occasion de creuser un peu ce phénomène que l’on retrouve dans plusieurs pays sous une forme apparentée, le premier étant le haïku japonais. Y aurait-il une universalité, une tradition commune à tous les peuples ? Je le crois et ce très court poème pourrait être une synthèse littéraire émotive de l’instant. Qu’en pensez-vous ? Un peu fumeux. Un concentré poétique de l’instantané et de l’universel. Cela me plaît davantage.

Professeur de Lettres au collège de Tananarive où il est en poste de 1907 à 1910, Paulhan est logé par une famille Hova-une des vingt ethnies présentes sur l’île- dont il observe les rites et coutumes assistant à leurs cérémonies. Ses différents voyages sur l’île lui ont permis des échanges fructueux en matière de contes, légendes et chansons. Il découvre les fameux Hein-teny, ce qui se traduit par : « paroles savantes » ; on trouve aussi « paroles sages ». Il y aurait une conclusion morale à chacun d’eux relevant de la sagesse populaire. Le jeune enseignant apprend le Malgache et obtient son brevet de langue malgache. Il sera même membre de l’Académie Malgache. Dans ses lettres, il envisage de faire de ce genre littéraire, le sujet de sa thèse. L’intitulé exact en sera : Sémantique du proverbe, essai sur les variations des proverbes malgaches. Il traduit donc ces petits poèmes les sortant ainsi de l’oubli et les valorisant. Fin XIXème, deux missionnaires, l’un français et l’autre britannique, avaient commencé à récolter et rassembler ces hein-teny.
De retour en France, Jean Paulhan enseignera le Malgache à l’Ecole des Langues Orientales.

Sorte de haïku porté par une tradition orale, ce poème court est aussi pratiqué en Mélanésie. En effet, il remonterait à l’époque lointaine où les navigateurs Mélanésiens faisaient le voyage vers la grande île, comme on appelait Madagascar .Les premiers émigrants étaient originaires d’Indonésie. Le hein-teny a pu être retranscrit grâce à la langue élaborée des Menira qui occupent la partie nord des hautes terres centrales. Il est le plus souvent lié à la quête amoureuse offrant plusieurs significations ou intentions. Est-ce ce que veut dire Paulhan quand il parle de « poème obscur ». Cette forme permet des allusions politique, historique et culturelle du pays ou du groupe concerné. Ce peut être aussi, apprend-on, une poésie de querelle pour aider à régler certains litiges en donnant raison au meilleur improvisateur. Il faut savoir que l’écriture ne s’est vraiment imposée au peuple malgache qu’à la moitié du XIX ème siècle. C’est dire l’importance de l’échange verbal et du ton utilisé qu’il fallait avoir jusque-là. Sur la variété des langues que comptait l’île, c’est celle des Merina qui fut retenue et elle devint, à la demande du roi Merina, transcrite en alphabet latin par des missionnaires britanniques la langue nationale et officielle.

Un exemple de hein-teny trouvé sur le site ehess.tessitures.org › … › Hain-tenys (Jean Paulhan)‎ pour expliquer et sa construction et sa signification.
Je cite l’auteur de l’étude : « Dans un poème choisi pour l’exemplarité de sa construction — une description que conclue un proverbe —, une femme donne son consentement. C’est d’un amour singulier que traitent les hain-tenys, un amour intellectuel et raisonneur, dit Paulhan, qui discute et cherche moins à émouvoir qu’à convaincre. Le jeune homme se présente à la porte de la hutte, il y propose un contrat et il reçoit des proches de la belle la confirmation qu’elle consent à leur union :

Dites-moi, seuil,
Dites-moi, porte,
La douce-à-acheter était-elle ici ?
Elle était ici hier.
Et quelles furent ses paroles ?
Elle a dit :
Ce n’est pas le feu qui fait la maison chaude,
C’est l’accord des amants.
»

Paulhan ne rapporte que peu de légendes et poésies malgaches. Dans une lettre à sa mère, il lui cite, entre autres, une histoire qu’il compare à une qui leur est familière en Provence. C’est l’histoire d’Ibotity qui partit un jour et grimpa sur un arbre. Le vent vint à souffler, l’arbre se cassa et Ibotity tomba. Le petit garçon après avoir interrogé les éléments arrive à sa conclusion :

C’est le rat le plus fort
Dit Ibotity car le rat a percé
la colline, La colline a coupé le vent
Le vent a cassé l’arbre, l’arbre
a cassé la cuisse d’Ibotitty.

Il évoque dans cette correspondance et à plusieurs reprises le kabary, très important dans la société Malgache. Il s’agit d’un discours public, un procès mais dit aussi lors de mariage ou fiançailles. A l’origine c’est le discours du roi à son peuple.

De retour en France et après plusieurs années où notamment, il s’essaie avec les surréalistes au haïku, c’est dans la Nouvelle Revue Française que Jean Paulhan publiera –en septembre 1920, pour la première fois une anthologie représentative du haïku français.
Cependant les haïkus français avaient fait leur apparition vers 1903 soit quatre ans avant que Paulhan parte pour Madagascar. Cette première publication de haï-kaï (c’est ce qui se disait à l’époque) Au fil de l’eau (De Paris à La Charité sur Loire) est l’œuvre de trois haijin c’est-à-dire auteurs de haïku : Paul Louis Couchoud, André Faure et Albert Poncin .C’était une brochure de 30 pages dont il y eu très peu d’exemplaires. Filant sur leur péniche et travaillant leur esprit japonisant, ils travaillaient au tercet à calquer sur une écriture poétique à la française. Ces 72 tercets ont frappé, subjugué les rares lecteurs de l’époque.
La forme rigoureuse plut à Paulhan qui tenta l’expérience et c’est Couchoud qui l’invitera aux réunions des trois haijin français définissant les règles et perfectionnant le haï-kaï de la NRF du 1 sept 1920. JP avait déjà publié
les Hain-teny merinas, poèmes populaires malgaches dont Couchoud avait remarqué un air de famille avec le haïku. L’engouement pour cette forme poétique brève gagne la France.
Il y a eu ensuite, plusieurs anthologies du haïku français dont la Revue Le Pampre en 1923.

En fouillant un peu plus et puisque nous fêtons, cette année, le centenaire de la Grande Guerre, j’apprends que les premiers véritables recueils de haïku seront inspirés par les atrocités de cette dernière. Ainsi, Julien Vocance rapportera du front Cent visons de guerre en souvenir des Cent vues du Fuji d’Hokusaï. Il y a donc des haïkus de guerre http://terebess.hu/english/haiku/jvocance.html

Illustration de l’humour dicté par le désespoir, à propos d’une blessure, en voilà un exemple :
Je l’ai reçu dans la fesse
Toi dans l’œil
Tu es un héros, moi guère.

Et pour terminer, quelques haïkus de Jean Paulhan parus dans le numéro 84 de la NRF sept 1920. On y observe une autre métrique que la classique et traditionnelle japonaise 5/7/5. C’est ici 7/7/3 :

La fumée s’envole au Nord
Le papillon blanc vers l’Est
Vent frivole.

La rivière coule nue
Les jeunes arbres vont vivre
Dans les bois.

Qui te parle en souriant?
Non, c’est le ruisseau qui roule
Quelques fleurs.

La fille étonnée recherche
Les instincts bêtes féroces
Du sermon. J Paulhan

ELB
Au fil de l’eau: Les premiers haïkus français (1903-1922) De paris à la Charité sur Loire. Editions 1000 et 1 nuit sept 2011. N°440 Nouvelle édition (Vignettes de Georges Auriol).

Lettres de Madagascar 1907-1910 Edition Claire Paulhan, 2007.
« En plein figure – Haïkus de la guerre de 14-18 » Anthologie établie par Dominique Chipot,
Editions Bruno Doucet, 2013.

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8 responses to “Jean Paulhan, Madagascar et le hein-teny.”

  1. Tandroy Mena says :

    Chère ELB,

    J’admire sincèrement la fulgurance de votre plume et le plaisir de vous lire est décuplé par la redécouverte des Lettres de Madagascar par l’inattendue lecture que vous en faites : l’angle du hain-teny.

    Je m’etais, pour ma part, paresseusement arrêté à l’etonnante modernité anti-colonialiste du jeune Paulhan débarquant dans la grande île alors sous gouvernorat français au tout début du XXe siècle. J’avais ensuite été reconnaissant de son regard goguenard sur les colons puis de sa sincère curiosité pour les Malgaches qu’il sut profondément reconnaître comme dignes de respect et dont il voulut entrevoir l’âme. Il m’agaçat toutefois, quand en moins de trois ans, il devint un parfait locuteur d’une langue fascinante par sa poesie intrinsèque et sut recueillir, transcrire et même traduire des formes littéraires orales dont le sens me laisse souvent perplexe ! Chapeau donc.
    Avant lui, des missionnaires avaient fait un travail de collecte presque similaire, à cela près que leur sacerdoce les contraignait à expurger les doubles sens souvent coquins des formules originales. Bon prince, voyez l’extrait que je vous ai choisi plus bas.

    Les hain-teny Merina ont été réédités en 1991 par l’Alliance Française -dont en France on méconnaît souvent l’action culturelle profonde qu’elle mène- dans leur version bilingue. Une mine pour le rêve, pour qui est assez sage pour ne pas s’ offusquer de contradictions ou d’images qu’il faudra faire l’effort de compléter.

    Je brûle de lire le second volet promis par ELB !

    Hain-teny Merina, poésies populaires malgaches, recueillies et traduites par Jean Paulhan, Ed. Foi et Justice, Antananarivo, 1991

    […]
    An-tany ianao, tsy hiko ?
    Hidanao aho dia an-danitra.
    An-danitra hianao tsy toharako?
    Toharanao aho dia am-bato. […]
    .
    Dans la terre, je vous creuse ?
    Si vous me creusez, je suis dans le ciel.
    Dans le ciel, je vous escalade?
    Si vous m’escaladez, je suis dans la pierre.

    BPP

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    • hyacinthe46 says :

      Bien! je vois qu’il y a un grand intérêt pour le hein-teny et Paulhan. Merci pour votre commentaire. Effectivement, il y a une lecture érotiquepossible des hein-teny mais que des missionnaires ont occulté tant qu’ils l’ont pu ne voulant y voir que de gentillettes histoires avec une morale de fin(les deux derniers vers, en principe) . Ceux des missionnaires qui se sont essayé à les récolter prenaient-ils soin de les écarter de leur « glanerie »? Je ne sais. Cependant, certain commentateur reproche à Paulhan de ne pas avoir souligné cet aspect-là, du hein-teny. Etait-il naïf ou le feignait-il? Effectivement, j’ai été, moi aussi, un peu agacée par Paulhan à cause d’une autre naïveté mais j’en parlerai dans la suite à donner: Paulhan à Madagascar. Je ne suis absolument pas spécialiste et aime simplement lire, approfondir le sujet s’il m’intéresse. Et puis Paulhan est un de nos grands écrivains. Il faut le « chouchouter »

      ELB

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  2. trainsurtrainghv says :

    Hain-teny me font remarquer certains soit « puissance, richesse de paroles » selon Le Robert Culturel qui cite justement Paulhan. Ghv

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  3. hyacinthe46 says :

    Merci pour la jolie illustration de la petite histoire d’Ibotity, GHV.

    ELB

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  4. manh14 says :

    Je ne connaissais de Jean Paulhan que le nom…Et comme les instincts sont bizarres lorsqu’ils deviennent à demi conscients, je me disais que c’était quelqu’un d’important. Vous venez de me le confirmer et je crois que je vais aller traîner mes gros sabots de ce côté là.
    Lorsque j’ai commencé à écrire quelques poèmes ( ma lointaine adolescence ), deux petites poésies ultra courtes, que j’appelais plus tard des « Kakémono »…c’est à dire  » des calligraphies qui se pendent au mur » en japonais, me sont venues spontanément…Je me permets de vous en donner une :

    O gentils vagabonds
    De l’onde et du vent
    Parlez d’Elle
    Que j’aime…

    Par contre j’ignore la « métrique » du Haiku. Combien de pieds, Madame? Au fait, j’aime beaucoup votre carnet de croquis…Génial.

    Hervé.

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    • trainsurtrainghv says :

      Bonjour Hervé
      Voilà une occasion de clarifier la situation!! Vous aimez mes croquis (GHV)et venez d’apprécier l’écriture et les intentions d’Evelyne(ELB) . Il m’arrive d’incruster ma siganture sur ses textes bien plus documentes et littéraires que les miens : c’est en ce cas là pour l’illustration que j’ai aimé ajouter…
      Nous attendons vos haïku nouveaux et je rechercherai l’article où ELB expliquait la métrique de l’haïku , à moins qu’elle ne me devance …
      On peut écrire haïk-ku dans sa forme ancienne.GHV

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    • Laplaze Evelyne says :

      Ravie que de vous avoir donné envie d’approfondir votre connaissance de Paulhan. En ce qui concerne la métrique du haïku traditionnel japonais, le tercet est composé d’un premier vers de 5 syllabes, le second étant de 7 et le troisième à nouveau de 5. Quant aux adaptations contemporaines et françaises, elles peuvent être nombreuses .
      ELB

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    • hyacinthe46 says :

      Ravie de vous avoir donné l’envie d’approfondir votre connaissance de Jean Paulhan. La métrique du haïku traditionnel Japonais est la suivante: 5/7/5. Le tercet se compose d’un premier vers de 5 syllabes, d’un second de 7, le dernier étant à nouveau de 5. Quant à l’adaptation aux haïku contemporains français, il est variable. Ce peut être 7/7/5 ou 7/7/3 ou 4/4/7 et il y a d’autres possibilités. Lisez Le petit manuel pour écrire des haïku chez Picquier poche.

      ELB

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