Archive | décembre 2013

Haïku du retour.

D’un saut de puce

Au voyage du retour

Le jour progresse.

ELB

Ainsi va le jour 5.

Sans titre

Quand je rentre le soir ou bien en fin d’après-midi, mon trajet est différent qu’à l’aller. je dévale la rue Tourloque puis prends la rue Etex en courant sur les pavés qui résonnent d’un autre âge et où les Blondes Ogresses, au pied de la butte, me font signe. A l’heure où je passe tout est fermé et ce soir se joue à 20h30, Denise. C’est ce qu’annonce l’affiche posée sur la porte de ce théâtre. Je m’interroge en passant et je ne me suis toujours pas renseignée sur le choix d’un tel nom.

Un peu plus bas, à l’angle de l’avenue de St Ouen, la lumière du café rouge brille sur le trottoir. Le Bar tabac La Rotonde abrite tout un monde masculin. Assis aux tables du café, les yeux rivés vers le fond de la salle, ils semblent tous, fort préoccupés, ces hommes. Ce n’est pas la caissière, au fond de la salle derrière sa vitre qui les attire ni les aiguilles de la grosse horloge fatiguée mais le grand écran de télévision. Ces parieurs du tiercé ou quinté, journaux de turfistes en mains, tout en étudiant la prochaine course, suivent en direct celle en train de se dérouler. C’est tous les jours le même spectacle et la même inquiétude sur le visage en quête de fortune grâce à laquelle une vie meilleure dériderait leur front, sans doute. En attendant, ils rêvent et la rondeur des piliers du bistro, rassurant, la chaleur du lieu et l’odeur de café les transportent, peut-être vers leur pays de l’autre côté de la méditerranée ou ailleurs, au son des tambourins ou tam-tam ou saz et autre sorte de guitare baroque. Ils ont un certain âge et toujours endimanchés et pour certains, chapeautés; ils restent fiers, sans jamais laisser paraître la douleur de l’exil.

Après le calme de Montmartre où la tranquillité confortable a l’air de régner, plus bas, le bruissement de la ville avec ses klaxons, ses couleurs agressives, sa vie immédiate et bruyante, ses vitrines parfois vulgaires est un contraste. Du bruit dans la tête de ceux que je croise et qui parlent seuls ou à une invisible chimère, j’en perçois quotidiennement et je les soupçonne, ces êtres dans l’ombre, d’être assaillis par ce morcèlement de soi-même que provoque la désocialisation qu’ils vivent.
Non loin de l’église St Michel des Batignolles, une tente nomade est installée sur les grilles chaudes du métro ; à côté, deux lits métalliques d’une personne étaient installés sur lesquels deux mendiants au corps affaissé et las dans de pauvres vêtements tentaient de survivre au froid et la faim. Depuis quelques jours, je ne les vois plus. Ont-ils atterris en centre d’hébergement provisoire ?

Je cours après le bus que je rattrape, un peu essoufflée. Saisie par la chaleur moite, je fonce vers le fond pour trouver peut-être un siège libre et une bulle d’oxygène. Une enfant dans l’arrondi des bras de son père parle du Père Noël.
Et je me retrouve à mille lieues, enfant, à guetter, la veille de Noël, les grelots ou clochettes des rennes de nos livres de comtes.

ELB

La dame de la mer.

pourveve

Vu au théâtre de la Gaieté La dame de la mer de Ibsen, écrite en 1888. C’est l’histoire d’Ellida- jouée par Anne Brochet qui refuse de partir avec l’Étranger revenu la chercher, son seul amour véritable -un marin de métier rentré au pays alors que son mari-, le docteur Wangler- joué par le grand Bernard Weber lui dit qu’elle peut choisir librement de partir.

C’est une ambiance très particulière que celle de cette pièce au décor sombre et brumeux en attente d’une possible tornade. Passionnée par la mer, que va-t-elle choisir entre un quotidien monotone avec son mari et cette envie de liberté qu’offre la mer. Sa vie va basculer quand Wangler lui demande de choisir. La tornade est dans son cœur et son âme. C’est un personnage fort qui pousse Ellida de sa voix grave et déterminée à quitter son mari pour ce marin. Aucune possibilité de résister à « ces yeux qui changent de couleur », elle sombre peu à peu dans la folie et semble perpétuellement hantée par cet homme plutôt ténébreux à qui elle a, autrefois fait serment.

La femme tient une grande place dans l’œuvre d’Ibsen, défendant les droits de l’homme (et de la femme), il rompt avec sa famille, trop bien-pensante à son goût et quitte la Norvège trop étriquée et conventionnelle. Il cherche à comprendre ses contemporains et les femmes en premier lieu, pour lesquelles il souhaite une émancipation et une prise en main de leur destinée.
Si Ibsen, dramaturge Norvégien du XIX ème siècle ne vous dit, peut-être rien, vous avez sans doute entendu parler au moins de Peer Gynt ou de La maison de poupée.
Ecoutez Peer Gynt mis en musique par un autre Norvégien, le musicien romantique Grieg surnommé le Chopin du Nord. Je suis sûre que vous avez entendu la chanson de Solveig et si ce n’était le cas, faites-le tout de suite et vous aurez envie de savoir qui sont Ibsen et Grieg qui ont eu le plus grand mal à se rencontrer.
Dans Peer Gynt, sorte de fable,que je vous recommande, il met en scène un jeune homme plein de défauts mais séduisant. La pièce commence par cette réplique lancée par sa mère :  » Peer, tu mens !  » Peer affabule, en effet et ne tire aucun profit de ses expériences. Toute sa vie, il fuira et voyagera à travers le monde, ses mensonges le laissant, toujours aussi naïf et impétueux. Sa fuite de la réalité finit par devenir une véritable quête de l’apaisement. Ce n’est qu’à la fin qu’il se réconcilie avec lui-même et avec les autres en la personne de Solveig, la jeune fille délaissée au premier acte. L’univers d’Ibsen et celui de Grieg se sont retrouvés dans cette vision romantique de l’expression des tourments de l’âme.

Libre penseur, féministe dans un XIX ème finissant, symboliste, il était souvent censuré avant même que les pièces soient montées; leur parution faisait souvent scandale. « La grande affaire a été pour moi de peindre des hommes, des caractères et des destinées en prenant pour point de départ certaines lois sociales et opinions courantes.” Henrik Ibsen. Lettre au Comte Prozor, Munich, 4 décembre 1890

Il excelle à sonder les plus noirs replis de nos cœurs.il dérangeait ses contemporains.Ainsi, Freud, un contemporain s’est intéressé à lui car il lui reconnaissait le talent d’explorer la psyché. Lou Andréas- Salomé avait d’ailleurs consacré un essai à Ibsen et ses héroïnes.

C’était la dernière mais le théâtre se lit, aussi. Tout Ibsen est chez Actes Sud Papiers et dans la Pochothèque.

ELB