Retour et Ressac

 Comme des bulles

L’eau qui vient fouetter les rochers avec une régularité de métronome et à laquelle on semble ne pas prêter attention finit par nous envahir.
Elle a réussi à me bercer et m’a procuré ce même état d’hébétude que le roulis du voyage en train.
Comme les bulles de savon du petit garçon du balcon d’à côté, ce matin, alors que je prenais mon thé. Irisées par la lumière et le bleu de la mer puis annoncées par un rire en cascade, elles laissaient au vent tout loisir de les disperser.
Elles éclataient, en bout de course sur la rambarde ou parfois plus haut ou encore, frôlaient la fleur géante de l’agave en contrebas que je vois de ma chaise, se découper dans le ciel matinal de mai.

Poussée par le ressac, je vogue avec elles et me retrouve à quelques années de là, au hammam, au milieu des bruits d’eau et d’un concert bruyant de voix féminines qui s’élève et se réunit quelque part dans le nuage de vapeur pour les étouffer un peu . Les couleurs adoucies par cette même eau en suspension, quelques rares gouttelettes au seuil des différentes salles qui rebondissent sur votre nez ou sur votre épaule pour s’écraser sur le coup de votre pied : autant de sensations pour vous aider à abandonner toute réflexion et pensée.

L’atmosphère est propice à la rêverie et vous invite malgré vous à un ramollissement du bulbe rachidien vous permettant d’apprécier les fresques en permanente création et évolution au -dessus de votre tête dans l’alcôve où vous vous êtes installés. Vous vous pensez quelque part en Orient alors que vous êtes en Italie, en pleine Renaissance, et assistez, médusés à l’élaboration d’une fresque que votre imaginaire ne cesse de recréer à l’envi. Les bleu, ocre et vert se confondent, se mêlent et jouent avec vos sens.
Les voix tantôt fortes se calment un peu quand, à côté, plus près de vous, d’autres surgissent essayant de vous tirer péniblement de votre léthargie.
Ce chant en apparence disharmonieux qui, dans un premier temps bourdonnait désagréablement à vos oreilles, devient unique si vous parvenez à tendre entre vous et lui ce voile de poésie devenu indispensable.
Ces voix viennent-t-elles du désert ou de la montagne ; sont-elles produits de l’imagination, sont-elles des langues oubliées, perdues puis retrouvées ?

Et l’on croirait même percevoir dans tout cela, une part de sacré, tout au moins quelque chose de l’ordre du mystère. Ce sentiment est renforcé par la lumière qui arrive du plafond au travers de quelques verres épais, sorte de vitraux sans couleur, filtrée par cette brume épaisse posée en couronne tout autour de vous. Les rayons obliques percent, comme dans un ciel d’apocalypse, le nuage dans lequel vous êtes enveloppés et comme protégés du monde extérieur.

Autant dire que tout n’est que sensualité. La lascivité vous gagne par les pores qui se détendent .J’ai même senti mes lèvres et le tour de ma bouche s’épanouir un peu. Une sensation de gonflement et de picotement comme si j’assistais à la mutation d’une partie de mon corps.
J’aurais voulu que cela se poursuive mais cela ne dura pas. Les corps luisant de vapeur, de transpiration et de produits de beauté divers rajoutaient à mon œil aiguisé. J’aurais voulu savoir peindre ou dessiner.
Rubens, Botero, Bonnard ou Ingres en avaient pour tous leurs pinceaux et leurs yeux dans cette assemblée de femmes en apparence réunies et réconciliées par la présence unique de leur corps, leur intimité se noyant dans ce nuage vaporeux et faussement protecteur. La torpeur qui m’avait gagnée ce jour-là, me reposait de toute fatigue y compris de celle de moi-même. J’étais bovine et ne me lassais pas de voir passer les trains.

Dans la salle de repos, les odeurs de menthe, de géranium et d’eucalyptus me ramenèrent à la vie.

A la sortie du hammam, une idée saugrenue me traversa l’esprit : et si au milieu de temps de décontraction et de relâchement des corps et des esprits, il eut fallu évacuer, pour raison de sécurité, les lieux ? Je riais de ce troupeau de femmes qui aurait traversé la rue pour rejoindre le reste de l’humanité. La Galerie de l’Evolution, juste en face, nous aurait accueillies pour parachever cette longue chaîne dont nous aurions été les modèles les plus aboutis de l’espèce.

Le temps s’était arrêté suspendant quelques heures durant, sa course folle. Nous revenions péniblement à la réalité et au rythme assassin de la ville. Nous ne nous appartenions déjà plus. L’agitation et la précipitation auraient hélas gain de cause et nous rattraperaient au vol.

ELB

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One response to “Retour et Ressac”

  1. trainsurtrainghv says :

    Curieusement pour coller à l’atmosphère , à la légèreté ,au fond sonore qu’imposent tes mots je me suis arrêté sur ce petit dessin de fin octobre 2011. J’y relis Le poids du ciel!!!
    GHV

    J'aime

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