Glaneurs et pauvres d’ici ou d’ailleurs

hgreveolives(Rêve olives)

C’est à l’automne, ou à la fin de l’été juste après la récolte qu’on grappille. On glane les derniers fruits oubliés ou laissés par les ramasseurs: raisins, pommes, pêches et autres cadeaux de la nature.
Attention, il y a des dates bien précises et c’est surtout une pratique des régions à forte production.
Quelle ne fut pas ma surprise une vingtaine d’années après mon passage dans le Gard, de retrouver dans le documentaire plein de tendresse et de pudeur d’Agnès Varda qui travaille à sa manière un peu comme Depardon, à la restitution d’un monde, d’une mémoire en tout cas-, le glanage.
Donc les glaneurs et la glaneuse illustrait cette pratique que j’avais trouvée si choquante. J’avais du mal à comprendre ce groupe de femmes que je côtoyais qui s’en allait, cascaillant, grapiller.Je les trouvais critiques à l’égard des « piches » comme elles les nommaient, parlant des gitanes alors qu’elles, ne manquaient de rien;pourquoi aller glaner. On n’était pas encore dans ce grand gaspillage éhonté et le développement durable était à venir ! Ce qui leur paraissait normal, me heurtait. Il s’agissait de grands vergers qui nécessitaient beaucoup de main d’œuvre et les producteurs étaient d’une autre taille que chez nous. Ce que la machine abandonnait ou que l’homme oubliait pouvait être récupéré à condition que le fruit ne soit pas sur l’arbre mais à terre donc ramassé à la main entre le lever et le coucher du soleil. Il n’y avait là rien d’indécent puisque c’était autorisé mais je l’ignorais alors. Je n’ai pour ma part, jamais pu y aller.
Avec mon sens aigu de la propriété parce que dans notre cas, source de revenus, la terre l’était, je trouvais la pratique indécente. En Quercy, la récolte des noix était avec les moutons, notre principale ressource aussi, voir les fruits de saison pillés par un groupe de nantis faisaient enrager les paysans que nous étions. Ils venaient avant que nous ayons fini.
Nous avions l’air pur, les fleurs des talus- semblaient-ils nous dire-, ils pouvaient bien, ces promeneurs ou touristes, s’autoriser à glaner les fruits que semblait nous offrir la nature généreuse. Il en est même qui n’hésitaient pas à « taper » dans le tas de bois. En Afrique du Sud, certains avaient pris de mauvaises habitudes. Comme pour s’excuser, ils souriaient en permanence et nous parlaient anglais. Voyant tout à portée d’yeux, il leur suffisait de tendre la main. Nous étions sans nul doute leurs derniers sauvages, les Indiens de la réserve.

Puis, je m’habituai au midi. Après avoir quitté les chênes, châtaigniers, noyers et chemins creux résonnant des bêlements accompagnés des sonnailles, le défilé des saisons, je finis par m’accoutumer à la verdeur constante des arbres, à la garrigue et sa végétation. Je serais très injuste de dire que la raison a supplanté la passion car j’aime toujours la garrigue et ce paysage languedocien ainsi que son parler.
Là- bas, les tuiles étaient rondes, rosées et dodues pareilles à des chats ronronnant au soleil. Rondes, pour donner moins de prise au vent et les toits presque plats, les arbres au tronc torse quand il s’agissait d’oliviers et de figuiers ou souple comme celui des cyprès qui sont les seuls à faire face au vent.
Le paysage a lui aussi été modelé. Il a courbé le dos, il s’est façonné au vent. Il ne peut compter sans lui et l’homme non plus. La bas, tout sent le vent et respire par lui. La terre sèche est grise, presque blanche par endroits ; les galets, çà et là. Là -bas, on se sent romain : des colonnes, des ponts, des arcs éventrés, dont le vent et le ciel s’emparent. A eux deux, ils remplissent les vides et leur donnent vie se disputant la primeur de l’habitat.

Troquer l’olivier, l’amandier et la vigne contre le noyer, le chêne et le châtaignier. Là -bas, les chevaux et les taureaux, en Quercy les moutons, les chèvres et les vaches.

J’ai été prise par Nîmes, conquise, et happée par son pouvoir ensorceleur. Elle m’a entraînée dans ses rues, ses jardins, ses cours, ses arènes. J’ai adhéré et adoré sa douce folie mystérieuse de la corrida ; le miracle, la magie ont opéré. Cette ville a du duende et de la fluidité dans sa manière d’être. Chaude, étouffante parfois, elle est véritablement capricieuse et impétueuse.

J’ai découvert, appris puis accueilli un autre paysage, un autre ciel, d’autres mots. Mais les couleurs du soleil couchant sur les chênes rabougris du Causse tombant sur les murs de pierres sèches entourant les glèbes n’ont rien à envier à la garrigue échevelée avec sa salsepareille, son laurier tin et ses arbousiers.

Mais ici ou là-bas, il y a à présent, de plus en plus de glaneurs : ceux des champs et ceux des villes : à la fin des marchés et aux abords des poubelles des brasseries et boulangeries. C’est ce gaspillage qu’ils glanent, pour survivre et ils sont de plus en plus nombreux dans nos villes. Il ne s’agit pas de cuivre, de fil électrique mais bien de nourriture. Il faut manger pour ne pas se laisser mourir.

Et me revient en mémoire une phrase prononcée par une de mes connaissances à cette époque-là :
Un jour, on sera peut-être pauvres.

ELB

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