La vie des mots 1/3

icarenoir1

Une langue, est d’abord parlée donc  vivante : elle circule, elle évolue,  fait des allers et retours et s’enrichit de ses  voyages (cf. francophonie dont la semaine approche à grands pas).

Il faut la faire vivre, l’enrichir si possible. J’ai pourtant l’impression qu’elle est parfois malmenée voire massacrée. Je ne parle pas du langage djeuns– mais on y reviendra-  mais plutôt de l’apparition de plus en plus fréquente de barbarismes, néologismes et tics de langage avec quelques locutions  devenus fétiches qui tendraient plutôt à l’appauvrir.

Je n’ai pas de connaissance particulière en la matière mais l’amour des mots, de la langue et l’observation m’ont permis de noter quelques modifications et évolutions, peu heureuses, à mon goût.

Je me suis alors rappelé une balade dans un Paris encore ensoleillé,  juste après la rentrée scolaire quand chacun a encore sa trousse toute neuve et bien rangée et la tête pleine de bonnes résolutions.

Ainsi, dans un grand magasin très populaire et bon marché où je n’étais pas  allée depuis fort longtemps, au milieu des couleurs, des tissus de toutes sortes et de décoration  plus kitsch les unes que les autres, une voix éraillée égrenait au micro son discours de bonimenteur. C’était la fin de l’été.

Vantant les articles de fin de saison à des prix sacrifiés, la voix, à bout d’argument mentionnait la « saisonnalité » de l’article et au maillot de bain s’ajoutait la serviette, elle aussi de saisonnalité puis s’est même ajouté le  petit salon de jardin très résistant.  Il le fallait : la pluie de l’automne était à venir.

Saisonnalité, c’est du Vivaldi, les quatre d’un coup pour le prix d’une. Un emballement provoqué par un vouloir bien faire et parvenir avant la fin de la journée à liquider le stock. Il  fallait marquer les esprits,  attirer le chaland. Cela m’a, dans un premier temps, fait rire puis un peu attristée. Saison était devenue trop banal. Un effet  de mode sans doute, sûrement même,  joue beaucoup.

Mais il y a un mot inventé par son auteur, que j’ai lu hier à propos d’un film récent : mélancomique, sorte de mot hybride pour traduire le ton de ce film et que je trouve plutôt réussi. Ce mélange de deux qualificatifs opposés donne au lecteur une idée assez juste de ce qu’il s’apprête peut-être à voir au cinéma.

Certains tics de langage ont la vie dure comme par exemple les
locutions telles que: Au niveau de, en fait, en termes de – la plus récente des trois- mais à propos, que disions-nous avant de dire en termes de… et d’utiliser ces locutions nouvelles comme autant de mots d’un jargon propre à tel ou tel secteur d’activités. A présent tout le monde se doit d’avoir intégré à son lexique en termes de sans distinction de classe sociale ou de milieu professionnel, sans quoi, on serait has been.

Dans certaines conversations, enlevés les : en fait, au niveau de et en termes de,  il ne reste parfois plus grand-chose…à moins que ce soit l’essentiel.

Mais revenons à nos moutons .En termes de, je l’ai entendu pour la première fois en 2000 dans une société Franco-Américaine. C’était dans la bouche d’une jeune et fringante directrice des ressources humaines dans toutes leurs splendeurs, date à laquelle lesdites Ressources avaient déjà commencé à n’être plus très humaines et c’est bien sûr pour cette raison qu’il fallait les nommer et tenter au moins d’en sauver les apparences.  Elles étaient surtout là pour mettre en place les restructurations. Autre mot plus pudique que rachat donc départ annoncé pour certains. On absorbait et fusionnait à tout va. C’est à cette époque-là, me semble-t-il qu’on mit en avant la culture d’entreprise. La leur-ceux qui rachetaient -n’était pas la même que la nôtre. Ils nous appelaient tous par nos prénoms et faisaient croire à une grande famille.

Tout ceci s’est un peu généralisé et les charrettes continuent. Alors il a fallu candidater – Devenir polyvalent et être open .Etre disponible et ouvert à tout était indispensable pour décrocher un poste en réduisant,  bien sûr, ses ambitions.

« En termes d’horaires, pouvez-vous me rappeler quels sont les vôtres ? »

Il était tout à coup devenu trop simple de dire :

« Quels sont vos horaires ? »Ou encore :

«  Pouvez-vous me rappeler vos horaires ? »
Il fallait tout compliquer,  pour  paraître plus intelligent, peut-être, en tout cas, signifier qu’on maîtrisait le jargon.J’étais tellement stupéfaite que je l’ai noté sur mon carnet : c’était en décembre 2000.

Que disions-nous donc avant ? Vous avez une idée ? Peut-être : en matière de ou en ce qui concerne, quant à…

Même le primeur, au marché,  s’y est mis :

« En termes de salade fraîche, je n’ai plus grand-chose ; il est 13 heures. »

En attendant que l’Académie -qui en est à sa neuvième édition – admette dans son dictionnaire « en termes de » l’expression a de beaux jours devant ellemais l’usage fait loi.

Chacun sait que chaque métier a son propre lexique et chacun s’y est habitué et s’est mis à jargonné.

Pas  nécessairement dans un jargon professionnel  mais  de plus en plus utilisé et par tout le monde sans distinction d’âge, de secteur d’activité ou de classe, l’expression : on va dire.

A toutes les sauces, c’est l’équivalent de :  disons que… ce qui veut dire  qui n’adhère pas en totalité à ce qui vient d’être dit ou qui veut minimiser ou nuancer légèrement une opinion, un avis. C’est en tout cas comme cela que je le ressens. J’avoue que j’ai beaucoup de mal avec cette expression et il m’arrive  même parfois de dire, excédée,  à la personne : «  on va dire, on le dit, c’est tout ».
Il y a bien déjà cinq ou six ans que cette sorte de locution circule. Je l’ai pour ma part notée, en février 2oo8.

A suivre… ça va l’faire ?
ELB

C’est Georges Orwell, celui de L’hommage à la Catalogne dont je vous recommande la lecture pour une meilleure compréhension de la guerre civile Espagnole qui, dans 1984, avait inventé un mot pour parler de la langue appauvrie : novlangue, la novlangue.

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One response to “La vie des mots 1/3”

  1. Françoise de Lépinay says :

    Cela ne m’étonne pas de toi ELB, depuis le temps que nous nous connaissons tu as toujours soigné ton langage. Bravo, et surtout continue.

    J'aime

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