Modiano, je l’ai lu!

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Je vous disais il y a deux mois, mon attachement à Modiano et je vous disais aussi, ce rite auquel je me livre à chaque nouvelle publication.
Ça y est !, j’ai pris l’herbe des nuits, déposé dans la vitrine bibliothèque à la mi-octobre et n’en ai fait qu’une bouchée. Une délectation jouissive et je suis encore dans un état de rêverie noctambule.

J’ai toujours l’impression, chez Modiano d’être en cavale ou de faire une filature à l’heure que l’on dit « entre chien et loup »; en tout cas, je m’y sens en effraction. Et c’est là sans doute que réside ce plaisir délicieux à le lire. On a l’impression d’avoir échappé au temps en flottant ainsi entre réel et imaginaire. Il y a même une évocation de Tristan Corbière et de Jeanne Duval ! Personnages fétiches de Jean qui en avait noté l’adresse dans son carnet noir et il dit : « …ils occupaient une place plus importante pour moi que la plupart des vivants que j’ai côtoyés à cette époque ».

Comme à l’accoutumée, le narrateur bat le pavé avec une précision de géomètre dans le Paris des années 60 et déambulant mentalement dans le passé comme toujours. Des bribes de vies, fragments de souvenirs sauvés de l’oubli grâce au carnet noir lui permettent d’aller et venir entre aujourd’hui et hier ou avant-hier. Il y a toujours une silhouette ou plusieurs, insaisissables, fuyantes et mouvantes. Quelle atmosphère ! A la recherche de Dannie aurait pu être un sous-titre. Toujours écrit à la première personne, c’est le narrateur Jean qui part à la recherche de cette femme, un temps aimée.

Traverser des halls d’immeubles à double issue, aller à un rendez-vous secret avec des hommes plutôt louches dont on ne sait d’où ils viennent et ce qu’ils font. Revenir d’un autre avec une liasse de billets. Jean accepte de suivre Dannie peut-être étudiante, à l’identité floue comme celles de ces types qu’elle retrouve à l’Unic Hôtel à Montparnasse. Toujours aussi énigmatique que les autres femmes des romans de Modiano, il la retrouve dans un café de la place Monge ou d’ailleurs. Elle finit par l’avertir, pour le protéger, qu’il y a danger à se faire repérer. Elle évoque à plusieurs reprises son frère mais Jean, le narrateur ne le rencontrera jamais. Le sien, perdu, hante-t-¬il la mémoire de l’auteur?

L’intrusion dans un appartement et une maison qu’elle aurait habités ou visités et dont elle aurait conservé la clef, rajoute à la confusion et fait peser un climat inquiétant. Comme toujours chez Modiano, les énumérations des rues, des numéros de téléphone, des adresses qui se succèdent pour mener l’enquête rajoutent à la musique connue et font écho aux pas du personnage. Il y aura un crime dont on n’aura aucune précision. Qu’est-ce qui relie entre eux les « toquards » comme les nomme Dannie. Qui ou quoi les occupe et les préoccupe. Il y a bien à plusieurs reprises des évocations du Maroc. Sont-ils des opposants politiques ?

L’un d’eux avait dit un jour à Jean quelle aurait « … trempé dans une sale affaire. » Comme il se doit la femme disparaît sans laisser de traces
Avec Modiano, tout fait écho et ébranle quelque peu. On est troublé car on finit par ne plus savoir où on est à force de se faufiler dans d’autres vies.
Puis, un simple reflet dans une vitre, un miroir ou une flaque d’eau est propice à évoquer tel ou tel pan oublié ou occulté de la mémoire, ravivant les couleurs d’une période trouble, toujours un peu la même, -l’après-guerre- ici les années 60, d’une scène peut-être capitale et comme par magie, une part du voile tombe .C’est le moment où le récit s’arrête pour signaler que , 40 ou 50 ans plus tard par le plus grand des hasards une rencontre fortuite va peut-être éclairer le lecteur mais tout n’est pas élucidé : La rencontre d’un commissaire dans un café resituant au narrateur des comptes rendus d’interrogatoires. Il y a toujours un blanc et quelle chance !

On n’est jamais sûr de rien avec Modiano et le doute semble être son meilleur allié. De livre en livre, on a l’impression que le puzzle avance mais il manque toujours quelques pièces.
Avec enchantement et comme émerveillée par la prouesse renouvelée, j’ai succombé. Lumière, atmosphère curieuse, bribes de souvenirs à la recherche de leurs manques, tapis dans l’ombre .On s’attend à ce que tout disparaisse. C’est pour cela que l’on reste si attentif.
Tout au long du roman le narrateur tente de répondre à la question posée dès le début du récit :
« A quoi tient le malaise que j’avais ressenti autrefois ? »
Modiano semble toujours être dans les mêmes pas, les siens propres. Il faut garder trace et ne jamais renoncer. Toujours son carnet avec soi, cela peut servir.

Une parenthèse, une bulle qui repose et très poétique par l’instillation bien dosée de cette herbe des nuits, jusqu’au prochain roman. Il nous faudra attendre.
J’ai beaucoup aimé, tout en restant attachée à celui par lequel je l’ai découvert :
Villa triste , Remise de peine , Dora Bruder , Voyage de noces , Dimanches d’août ,La petite Bijou , Chien de printemps, et tous les autres, finalement !

Livret de famille et Pédigrée les plus autobiographiques mais on n’a pas nécessairement besoin de les lire. Jusque-là, on se satisfaisait de ses non-dits ou de ses silences.

ELB

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